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Full text of "Les mystifications de Caillot-Duval"

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dVof  OTTAWA 
39003002238235 


Les 

Mystifications 

de 

Caillot-Duval 


Il  a  été  tiré  de  cet  ouvrage 

TROIS    CENT    SOIXANTE-QUINZE   EXEMPLAIRES    t 

10  exemplaires  sur  papier  du  Japon  (A  à  J). 
5  exemplaires  sur  papier  de  Chine  (K  à  0). 
10  exemplaires  sur  papier  de  Hollande  (P  à  Y). 
35o  exemplaires  sur  alfa  vergé  (i  à  35o). 


Droits  réservés  pour  tous  pays  y  compris  la  Suède,  la  Norvège 
çt  le  Danemark. 


COLLECTION    UV    BIBLIOPHILE    PARISIEN 

Les 

Mystifications 

de 

Caillot-Duval 

CHOIX  de  ses  LETTRES 

les  PLUS  AMUSANTES 
avec  les  RÉPONSES  de  ses  VICTLMES 

NOUVELLE    ÉDITION    COMPLÈTEMENT    REMANIEE 

par 
LORÉDAN    LARCHEY 


(^ 


PARIS 

H.  DARAGON,   Libraire 

>o,  Rue  Notre-Dame-de-Lorette,  lo 

1901 


P(5 


AYANT-PROPOS 


Système  de  mystifications  organisé  par 
Fortia  de  Pilfs  et  de  Boisgelin  sous  le 
pseudonyme  Gaillot-Duval.  —  Défilé 
comique  de  leurs  victimes.  —  Dissimu- 
lations de  l'édition  originale. —  Pourquoi 
il  n'est  donné  ici  qu'un  choix  des  lettres. 
—  Gomment  je  fus  à  mon  tour  dupe  d'une 
mystification  de  Paul  Lacroix.  —  Anec- 
dote curieuse  montrant  que  l'invention 
était  à  ses  yeux  un  mérite. 

Les  raffinés  en  bibliographie  con- 
naissent seuls  Caillot-Duval,  car  sa 
Correspondance  philosophique    (1)    est 

(1)  Au  xvm*  siècle,  philosophique  se  met- 
tait à  toutes  sauces.  Aujourd'hui,  on  dit 
psychologique.  Ici,  comique  serait  le  mot 
juste,  mais  il  n'est  plus  à  la  mode. 

1 


ÀVANT-PROPOS 


une  rareté.  Un  autre  titre  la  recom- 
mande à  l'intérêt;  —  elle  est  vrai- 
ment comique. 

Le  nom  de  Caillot-Duval  est  un 
pseudonyme  inventé  par  deux  lieu- 
tenants de  qualité,  MM,  Fortia  de 
Piles  et  de  Boisgelin,qui  adoraient  la 
mystification,  passe-temps  fort  goûté 
en  1784,  à  Nancy,  où  ils  tenaient  gar- 
nison. Dans  un  journal  de  cette  ville, 
ils  avaient  remarqué  certaines  pièces 
dues  aux  loisirs  d'un  procureur 
picard,  et  les  lisaient  avec  l'àpre 
jouissance  qui  fait  souvent  dévorer 
d'un  bout  à  l'autre  les  productions 
les  plus  nulles.  Ce  procureur,  nommé 
Le  Cat,  était  attaché  au  présidial 
d'Abbeville  ;  ils  envoyèrent  à  son 
adresse  une  lettre  de  félicitations 
ridicules. 

Le  Cat  y  fut  pris.  Sa  joie  de  trou- 
ver des  admirateurs  à  cent  cinquante 
lieues  l'empêche  de  voir  ce  qu'a  de 
suspect  le  désir  d'entrer  en  relations. 
11  s'abandonne  aux  délices  d'un  com- 
merce aussi  nouveau. 


AVANT-PROPOS 


Les  mystificateurs  eux-mêmes  en 
sont  étonnés.  Ce  premier  succès  les 
enhardit;  ils  étendent  leur  cercle 
d'opérations,  et  ils  s'attaquent  à  une 
fille  d'Opéra. 

Pareil  gibier  a  le  nez  plus  fin.  — 
Le  faux  Caillot-Duval  ne  l'ignore 
pas;  il  change  de  tactique;  il  ne 
parle  plus  que  d'argent. 

Chambellan-factotum  d'un  prince 
russe  prêt  à  visiter  Paris  et  trop  bien 
élevé  pour  s'y  passer  de  maîtresse,  il 
veut  ménager  cette  bonne  fortune  à 
M'is  Saulnier,  jeune  rat  de  seize  ans 
chaperonné  par  sa  sœur  qui  évite  de 
la  compromettre  en  supportant  le 
plus  grand  poids  de  la  négociation. 
Caillot-Duval  ne  lui  paraît  pas  trop 
digne  de  confiance,  et  cependant  on 

ne  sait  jamais La  Russie  est  si 

loin....  Elle  tourne  donc  la  chose  en 
plaisanterie,  tout  en  traitant  sérieu- 
sement la  question  d'intérêt.  Sans 
mordre  à  l'hameçon,  elle  reste  à  por- 
tée, et  ne  s'éloigne  qu'au  moment  où 
la  ruse  devient  par  trop  grossière. 


AVANT-PROPOS 


Les  autres  correspondances  sont 
plus  brèves,  mais  non  moins  récréa- 
tives. C'est  un  tournoi  de  personna- 
lités grotesques.  Voici  Soudé,  le  bot- 
tier de  la  rue  Dauphine,  qui  n'ose 
s'avouer  incapable  de  faire  une  paire 
de  bottes  sans  couture.  Il  préfère,  le 
vaniteux,  alléguer  que  la  clientèle  de 
la  maison  du  Roi  absorbe  tout  son 
temps.  —  Voici  respectable  et  dis- 
crète personne  dame  de  Launay, 
entremetteuse  de  son  métier,  en  la 
rue  Croix-des-Petits-Champs.  Avec 
les  précautions  requises  par  son 
genre  de  commerce,  elle  accepte  l'of- 
fre de  lancer  deux  nièces  charmantes 
de  Caillot,  et  comme  celui-ci,  indigné 
de  voir  qu'elle  ne  signe  pas,  l'invite 
à  prendre  un  nom  en  lair  (1),  comme 
celui  de  Copernic,  elle  signe  majes- 
tueusement de  Copernic,  pour  ne  pas 

(1)  On  voit  que  Caillot-Duval  fait  mar- 
cher de  front  la  mystifîcatiDn  el  le  calem- 
bour, mais  on  peut  dire  ici  qu'il  jette  ses 
perles  aux  pourceaux. 


ÀVANT-PROPOS 


déroger  !  —  Ce  trait  vaut  un  volume 
sur  le  délire  particulaire  qui  n'a 
point  cessé,  hélas  1  de  posséder  les 
humains. 

Et  M.  de  la  Roche,  gouverneur  de 
la  ménagerie  de  Versailles,  qui  croit 
railler  son  railleur  en  lui  confiant 
qu'en  fait  de  génération,  il  se  préoc- 
cupe peu  de  l'artificiel  t  —  Et  le  per- 
ruquier Chaumont  qui  reçoit  pour 
bonne  la  commande  de  six  toupets 
destinés  à  protéger  un  crâne  dénudé 
par  les  passions  !  —  Et  l'ornitholo- 
gue Lheureux  de  Chanteloup  qui 
accueille  sans  rire  la  nouvelle  de 
Taccouplement  d'une  chouette  et 
d'un  loriot  !  —  Et  l'organiste  Aubert 
qui  se  croit  obligé  de  certifier  la  vertu 
de  son  épouse  !  —  Et  le  confiseur 
Berthellemot  qui  défend  l'innocuité 
de  ses  bonbons  d'amour  soupçonnés 
aphrodisiaques  !  —  Et  le  lieutenant 
de  police  Urlon  qui  daigne  faire 
rechercher  une  jeune  fille  dont  le 
consciencieux  Caillot  envoie  un  si- 

1. 


AVANT-PROPOS 


gnalement  si  complet  que  le  genou 
n'est  pas  omis  !  —  Et  l'illuminé  Lefort 
qui  semble  avoir  perdu  la  tête  à  force 
d'enseigner  hautbois,  basson  et  flûte, 
et  qui  se  déclare  prêt  à  donner  leçon, 
de  par  la  permission  divine  ! 

On  ne  retrouvera  pas  ici  toutes  les 
lettres  conservées  par  la  Correspon- 
dance'philosophique .  Caillot-Duval  n'a- 
buse pas  tout  le  monde;  il  voit 
quelques  épîtres  demeurer  sans  ré- 
ponse ou  lui  attirer  des  répliques 
fort  sèches,  l'invitant  à  ne  plus 
continuer.  Si  originale  que  soit  sa 
prose  en  ces  jours  de  défaite,  elle 
n'est  point  à  reproduire.  Oii  le  mys- 
tifié n'est  pas,  le  mystificateur  doit 
disparaître. 

Nous  avons  dit  qu'il  y  avait  deux 
personnes  en  Caillot-Duval.  —  S'il 
fallait  en  croire  la  majorité  des  trai- 
tés bibliographiques,  ce  pseudonyme 
cacherait  M.  Fortia  de  Piles  seul. 
Nous  nous  rangeons  à  l'avis  de  la 
Biographie  Michaudy  qui  lui  adjoint 


AVANT-PROPOS 


un  collaborateur,  le  ch^r  de  Boisgelin 
de  Kerdu.  Tous  deux  étaient  officiers 
au  régiment  du  Roi  ;  tous  deux  col- 
laboraient, en  cette  même  année 
1785,  —  date  de  la  plupart  des  let- 
tres de  Caillot-Duval,  —  à  une  autre 
mystification  par  lettres  contre  le 
mesmérisme  (1).  Enfin,  n'oublions 
pas  qu'un  cousin  de  Fortia  de  Piles, 
le  savant  M'^  de  Fortia  d'Urban,  fut 
collaborateur  de  la  Biographie  Mi- 
chaud  ;  au  double  titre  de  parent  et 
de  contemporain,  il  n'eût  pas  man- 
qué de  rectifier  toute  erreur. 

Nous  ne  ferons  pas  l'énumération 
des  ouvrages  plus  sérieux  de  MM.  de 
Fortia  et  de  Boisgelin  ;  elle  est  lon- 
gue et  facile  à  trouver.  On  peut  seu- 


(1)  Correspondance  de  M.  M.  (Mesmer) 
sur  les  nouvelles  découvertes  du  baquet 
octogone,  de  l'homme  baquet  et  du  baquet 
moral,  recueillie  et  publiée  par  MM.  de  F. 
(Fortia),  J.  (Journiac  de  Saint-Méard)  et 
B.  (Boisgelin),  Libourne  et  Parit,  Prault, 
i785,  in-i2. 


AVANT-PROPOS 


lement  faire  observer  qu'elle  montre 
l'étendue  de  leur  savoir  et  de  leur 
esprit  d'observation. 

Si  on  excepte  quelques  pièces  don- 
nées au  théâtre  de  Nancy,  par  M.  de 
Fortia,  la  Correspondance  de  Caillot- 
Durai  fut  le  premier  ouvrage  de  nos 
deux  amis.  Promu  capitaine  au  105« 
régiment  le  1®^  avril  1791,  Boisgelin 
émigra  pour  ne  rentrer  qu'en  1816, 
retraité  comme  lieutenant- colonel. 
Fortia  ne  paraît  point  avoir  servi  à 
l'Etranger  ;  déjcà,  en  1788,  un  Etat 
particulier  du  régiment  ne  porte  plus 
son  nom.  Rentré  à  Paris  le  premier, 
il  réunit  les  textes  de  leur  immense 
mystification  en  un  volume  dont  le 
titre  exact  est  au  bas  de  cette  page  (1). 

(1)  Correspondance  philosophique  de  Cail- 
lot-Duval  rédigée  d'après  les  pièces  origi- 
nales, et  publiée  par  une  Société  de  littéra- 
teurs lorrains,  à  Nancy  et  se  trouve  à  Paris 
chez  les  Marchands  de  Nouveautés.  1795 
(in-8  de  236  pages,  plus  12  pages  de  titre 
et  préfaces,  avec  cette  épigraphe)  :  Ne  vous 


AVANT-PROPOS 


La  préface  des  éditeurs  de  rédition 
originale  est  une  mystification  de 
plus  ;  elle  annonce  la  mort  de  Cail- 
lot-Duval  confiant,  à  son  heure  der- 
nière, le  soin  d'éditer  la  fameuse  cor- 
respondance au  citoyen  Michel,  bien 
connu  dans  la  république  des  lettres, 
demeurant  à  Nancy,  rue  Saint-Dizier, 
qui  reste  le  dépositaire  des  originaux. 

L'annonce  du  dépôt  vaut  celle  de 
la  mort.  Le  seul  Michel  qui  se  soit 
fait  connaître  n'habita  jamais  la  rue 
Saint-Dizier.  Le  fait  nous  a  été  ga- 
ranti en  1864,  par  une  lettre  de  son 
fils,  notaire  à  Nancy. 

Le  livre  ne  paraît  pas  non  plus 
avoir  été  imprimé  en  cette  ville.  Le 
filigrane  de  son  papier  n'a  jamais  été 
vu  par  M.  L.  Wiener,  qui  les  connaît 
tous,  et  M.  Jules  Favier,  bibliothé- 
caire de  Nancy,  ne  voit  pas  le  livre 


étonnez  point  de  voir  les  personnes  simples 
croire  sans  raisonnement.  Pensées  de  Pas- 
cal. Chap.  VI. 


10  AVÀNT-PROPOS 


mentionné  dans  les  publications  lo- 
cales du  temps.  En  revanche,  il  a 
retrouvé  dans  le  Moniteur  du  22  prai- 
rial an  8j  la  curieuse  lettre  qu'on  va 
lire  ;  elle  achève  de  montrer  que  le 
livre  s'est  fait  à  Paris  : 


Au   RÉDACTEUR, 

J'ai  toujours  regardé,  citoyens,  le  rire, 
non  seulement  comme  un  des  premiers 
besoins  de  l'âme,  mais  encore  comme  le 
garant  le  plus  certain  de  la  santé  du  corps. 
Il  entretient  cet  équilibre  entre  les  facultés 
morales  et  physiques,  sans  lequel  l'homme 
ne  saurait  être  dans  un  juste  aplomb,  il  est 
une  des  premières  causes  de  cette  sérénité 
dont  la  présence  est  indispensable  au  bon- 
heur, et  sans  laquelle  nous  ne  connaissons 
ni  le  véritable  contentement,  ni  le  bon  ap- 
pétit, ces  deux  antidotes  de  tous  les  mal- 
heurs de  ce  bas  monde. 

D'après  ces  principes,  dont  un  peu  de 
réflexion  achèvera  de  vous  démontrer  l'évi- 
dence et  la  solidité,  il  est  clair  que  tout 
ouvrage  qui  inspire  cette  joie  franche  et 
naturelle,  première  source  et  le  plus  sûr 
aliment  du  rire,  mérite  non  seulement  notre 


AVANT-PROPOS  11 


reconnaissance,  mais  doit  être  indique  aux 
esprits  mélancoliques  comme  d'habiles 
médecins,  et  aux  autres  comme  de  pré- 
cieux conservateurs. 

Je  crois  donc  rendre  un  véritable  service 
à  vos  nombreux  lecteurs,  en  vous  entrete- 
nant aujourd'hui  d'une  brochure  qui  vient 
de  me  tomber  dans  la  main,  et  qui  me 
parait  très  éminemment  mériter  d'être 
rangée  dans  cette  classe. 

Elle  est  intitulée  :  Correspondance  philo- 
sophique de  Caillot-Duval  et  imprimée  en 
1795.  Je  m'étonnerais  beaucoup  qu'elle  ne 
soit  pas  plus  connue,  si  je  ne  savais  que 
c'est  un  système  depuis  longtemps  adopté 
par  les  libraires  d'étouffer  de  tout  leur  pou- 
voir les  ouvrages  imprimés  au  compte  des 
auteurs. 

Celui-ci  est  un  recueil  de  120  lettres  écri- 
tes sous  le  nom  imaginaire  de  Gaillot-Duval, 
par  deux  hommes  de  beaucoup  d'esprit,  à 
beaucoup  de  gens  très  connus  à  Paris,  qui 
tous  ont  été  la  dupe  de  celte  mystification, 
et  ont  bonnement  répondu  à  cet  être 
idéal 

Il  ne  m'appartient  point  de  décider  du 
mérite  littéraire  de  ce  petit  ouvrage,  mais 
j'ose  défier  l'homme  le  plus  atrabilaire  d'en 
lire  quatre  pages  de  suite  sans  rire  aux 
éclats,  et  cette  gaité  soutenue  sans  efforts, 
sans  prétention,  sans  boufonnerie,   enfin 


12  AVÀ.NT-PROPOS 


sans  mauvais  goût,  dans  232  pages,  n'est 
pas  une  chose  commune  ni  sans  mérite. 
L'auteur  de  cette  Correspondance  a  prouvé 
dans  des  ouvrages  plus  importants  (entr'au- 
tres  le  Voyage  de  deux  Français  au  nord  de 
l'Europe)  qu'il  avait  des  droits  bien  acquis 
à  l'estime  publique  :  mais  on  peut  dire  qu'il 
a  rendu  un  véritable  service  à  ses  conci- 
toyens, en  publiant  une  brochure  extrême- 
ment amusante  et  dont  je  ne  saurais  trop 
recommander  la  lecture  à  ceux  qui  pen- 
sent, ainsi  que  moi,  que  trois  heures  pas- 
sées dans  l'accès  de  la  plus  aimable  gaité 
ne  sont  pas  une  chose  indilTcrente  au 
bonheur  de  la  vie, 

La  Correspondance  philosophique  de  Cail- 
lot-Duval  se  trouve  chez  Batillot  père, 
libraire,  rue  du  Cimetière-Saint-André-des- 
Arts,  n«  15,  qui  la  vend  2  fr.,  et  franc  de 
port,  3  fr. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc. 

G.  D.  L.  R.  (1). 

Notre  première  édition  n'avait  fait 
qu'un  choix  dans  la  Correspondance 

(1)  Le  nom  Grimod  de  la  Reynière  écrit 
sur  l'exemplaire  deM.  JulesFavier,  est  d'au- 
tant plus  certain  que  le  célèbre  gastronome 
était  le  compère  et  l'ami  des  auteurs. 


AV.OT-PROPOS  13 


de  Caiîlot'Duval  ;  il  s'est  réduit  encore 
ici  de  quatre  lettres  relatiA^ement  in- 
signifiantes et  d'une  cinquième  oii  la 
mystification  a  été  pour  moi.  Le  fait 
est  assez  amusant  pour  être  exposé. 

Une  réponse  de  l'abbé  Aubert,  ré- 
dacteur des  Petites  Affiches,  à  Caillot- 
Duval,  avait  été  reproduite  par  moi 
en  citant  un  feuilleton  de  Paul  La- 
croix (1)  qui  disait  l'avoir  retrouvée 
dans  le  journal  de  l'abbé.  La  garan- 
tie de  son  nom  m'avait  paru  suffire. 

Il  s'est  trouvé  un  chercheur  très 
sérieux,  très  scrupuleux,  qui  n'a  pas 
pris  comme  nous  chat  en  poche,  il  a 
voulu  être  bien  sûr  que  cette  réponse 
de  l'abbé  était  dans  les  Petites  Affi- 
ches; il  a  eu  l'incroyable  patience  de 
feuilleter  le  recueil,  car  la  lettre 
n'était  pas  datée.  Comme  il  n'a  rien 
trouvé,  il  en  a  conclu  que  c'était  une 
invention  et  que  j'avais  eu  tort  d'a- 

(1)  Publié  dans  le  journal  Le  Pays  en  date 
du  6  mai  1855. 

2 


14  AVANT-PROPOS 


voir  confiance  en  Paul  Lacroix.  Ses 
conclusions  portent  que  :  «  M.  Lar- 
chey  a  fait  preuve  de  légèreté  là 
comme  dans  quelques-uns  de  ses  tra- 
vaux ». 

On  n'écrase  pas  un  moucheron  avec 
plus  d'autorité.  Que  dirait  mon  juge 
s'il  lui  restait  assez  de  temps  et  de 
courage  pour  examiner  à  la  loupe  ce 
que  j'ai  noirci  de  papier  depuis  cin- 
quante ans  !  Du  premier  coup,  il  m'a 
reporté  aux  notes  trimestrielles  du 
collège  de  Metz  oij,  tout  enfant,  j'étais 
déjà  flétri  de  la  même  épithète. 

Léger! je  vois  encore  le  mot  en 

vedette  à  la  colonne  des  observations 
particulières.  Léger!...  je  ne  com- 
prenais pas  trop  ce  que  cela  voulait 
dire,  mais  l'œil  attristé  de  mon  père 
m'avertissait  que  la  chose  était 
grave,  et  je  me  sentais  tout  chagrin. 

Il  est  temps  de  reconnaître  aussi 
que  la  légèreté  ne  fut  pas  moins  dans 
mon  tempérament  que  l'amour  de  la 
mystification  dans  celui  de  Lacroix. 


AVANT-PROPOS  15 


Je  m'en  aperçus  trop  tard  lorsque 
nous  fûmes  tous  deux  voisins  de 
couloir  sur  les  hauteurs  de  la  biblio- 
thèque de  l'Arsenal  où  nous  nous 
plaisions  à  deviser  chaque  matin,  car 
il  était  homme  enjoué. 

Je  le  vois  encore,  griffonnant 
comme  moi,  le  nez  sur  les  petits  car- 
rés de  papier  qui  constituaient  sa 
correspondance.  Béret  rabattu  en 
guise  d'abat-jour,  cache-nez  à  triple 
tour  et  remontant  comme  une  haute 
cravate  du  Directoire  sur  un  visage 
plein,  coloré,  toujours  rasé  de  frais, 
avec  des  yeux  dissimulés  sous  une 
paire  de  lunettes  miroitant  entre 
deux  touffes  de  cheveux  blancs 
comme  neige,  minutieusement  bou- 
clés au  petit  fer  Cl).  Tel  il  m'apparut 

(1)  Quand  Lacroix  n'était  point  frisé  au 
saut  du  lit,  il  se  cachait  à  tous  les  yeux, 
car  ses  cheveux  tombés  alors  à  plat  lui 
donnaient  un  air  de  vieux  jacobin  sangui- 
naire. Ils  étaient  naturellement  gros  et 
raides  ;  c'est  pourquoi  sans  doute  ils  ont  si 


16  AVANT -PROPOS 


quelques  jours  après  la  publication 
de  mes  Cahiers  du  capitaine  Coignet. 
Dès  que  j'entrouvris  la  porte,  il  raf- 
fermit ses  lunettes  et  croisa  sur  ses 
genoux  les  pans  de  sa  robe  de  cham- 
bre, tandis  que,  perchés  derrière  lui 
sur  un  bâton  de  cage  à  perroquet, 
deux  ouistitis,  sentant  le  musc,  sui- 
vaient ses  mouvements  et  buvaient 
ses  paroles  avec  l'attention  la  plus 
vive  : 

—  Ah  !  mon  cher  ami,  fit-il.  Venez 
que  je  vous  fasse  mon  compliment. 
Les  cahiers  de  votre  capitaine  m'ont 
empoigné  littéralement...  Pardon- 
nez-moi^ mais  je  ne  vous  croyais  pas 
de  cette  force...  Non,  réellement,  c'est 
très  fort. 

—  Fort  comme  la  vérité.  Mon  in- 
troduction vous  a  montré  que  je  n'y 

bien  résisté  toute  sa  vie  aux  brûlantes 
morsures  du  fer  chaud.  Je  tiens  à  consigner 
ce  détail  pour  les  friseurs  qui  auraient  pu 
le  citer  comme  un  modèle  unique  au  monde. 
Il  avait  alors  75  ans  et  toutes  ses  dents. 


AVANT-PROPOS  17 


suis  pour  rien.  J'ai  fait  mon  métier 
de  blanchisseur,  de  metteur  en  lu- 
mière, j'ai  supprimé  ça  et  là...  mais 
je  n'ai  rien  ajouté. 

Je  vis  les  yeux  de  Lacroix  briller 
derrière  ses  lunettes,  et  il  eut  un  rire 
silencieux  : 

—  A  d'autres  !  A  d'autres!!  mon 
bon  ami...  Regardez-moi  en  face  !... 
Vous  espérez  me  faire  croire  que 
votre  homme  a  réellement  écrit  cela. 

—  Si  réellement  qu'il  l'avait  fait 
imprimer  bien  avant  moi.  Je  n'ai  fait 
qu'acheter  et  revoir  son  manuscrit 
original.  Du  reste,  je  vais  immédiate- 
ment le  placer  sous  vos  yeux. 

Je  sors  et  je  reviens  au  bout  d'une 
minute. 

—  Voilà  !  Regardez  à  votre  aise  ! 
Comparez  l'original  et  l'imprimé... 
Vous  verrez  beaucoup  de  mots  en 
moins.  Pas  un  mot  en  plus...  Vous 
sentez  bien  que  je  ne  me  serais  pas 
donné  le  mal  d'inventer  un  original 
défectueux  pour  le  blanchir. 

2. 


18  AVAJST-PROPOS 


Pendant  ce  temps,  Lacroix  feuille- 
tait à  la  diable,  tapant  du  bout  des 
doigts  sur  les  feuillets.  Puis,  il  ferma 
brusquement  le  manuscrit,  et,  me 
regardant  nez  à  nez  : 

—  Quand  vous  voudrez,  dit-il,  je 
connais  une  copiste  qui  vous  en 
fera  autant... 

Jamais,  je  ne  vins  à  bout  de  lui 
faire  comprendre  que  je  me  mépri- 
serais moi-même,  si  j'avais  inventé. 

Au  contraire,  l'invention  était  un 
ragoût  nécessaire  pour  lui  comme 
pour  bien  d'autres  (on  en  pourrait 
nommer  d'illustres)  aux  j'eux  des- 
quels l'historien  présentant  la  vérité 
toute  nue  semblait  un  indigent  trop 
pauvre  pour  offrir  une  toilette. 

D'excellentes  communications 
m'ont  été  faites.  Leur  mérite,  leur 
étendue,  pour  ne  citer  que  celle  de 
M.  le  marquis  de  Boisgelin,  dépas- 
saient malheureusement  l'exiguité 
du  cadre  imposé.  Avec  une  rectifica- 
tion essentielle  de  M.  R.  Alexandre, 


AVANT-PROPOS  19 


parvenue  indirectement,  le  fraternel 
concours  de  MM.  L.  Blancard,  Cha- 
poutot,  A.  Chuquet,  Couet,  P.  Cottin^ 
J.  Favier,  Hennet,  Monval,  E.  Mulle, 
Taphanel,  a  paré  du  moins  à  l'impossi- 
bilité d'aller  me  renseigner  sur  place. 
Je  ne  saurais  trop  leur  témoigner  de 
gratitude. 

Menton,  18  avril  1901. 

L.L. 


CORRESPONDANCE 


Sous  le  masque  d'un  prince  russe  et  d'un 
chambellan  à  tout  faire.  Caillot-Duval 
entre  en  négociations  avec  une  danseuse 
de  l'Opéra. 

A  Mademoiselle  Saulnier  (1) 
de  r Opéra,  à  Paris. 

Dresde,  le  12  octobre  1785. 

La    haute    réputation,    mademoi- 
selle, dont  vous  jouissez  à  si  juste 


(1)  Plusieurs  clés  manuscrites  mettent 
Sainville.  Mais  cette  année-là  ni  les  sui- 
vantes,  le   nom    de    Sainville    ne    figure 


22  CORRESPONDANCE 


titre,  n'est  pas  bornée  à  la  France 
seule;  elle  a  pénétré  jusqu'aux  glaces 
du  Nord  :  vous  le  croirez  sans  peine, 
si  vous  vous  rendez  justice.  Vos 
talents  supérieurs,  vos  grâces  nobles 
et  piquantes  subjugueroient  le  cœur 
le  plus  insensible.  J'en  viens  au  fait, 
mademoiselle  :  retenu  dans  une  cour 
d'Allemagne,  je  compte  n'être  à  Paris 
que  dans  le  mois  de  janvier.  Je  ne 
vous  demande  point  de  préférence 
exclusive,  mais  simplement  de  me 
recevoir  avec  bonté.  J'ai  l'amour- 
propre  de  croire  que  lorsque  j'aurai 
l'avantage  d'être  connu  de  vous,  mes 
tendres  sentimens  vous  arracheront 

dans  le  personnel  de  l'Opéra.  De  plus,  le 
nom  de  Saulnier  donne  seul  les  sept  points 
qui  suivent,  dans  l'original,  l'initiale  S,  et  il 
a  été  relevé  sur  un  exemplaire  ayant  ap- 
partenu à  M.  de  Fortia. 

En  croyant  que  l'initiale  S...  commençait 
le  nom  de  Sainville,  Paul  Lacroix  aura 
pensé  à  une  autre  danseuse  du  nom  de 
Siville  qui  n'émargeait  pas  plus  de  huit 
cent  livres,  dans  un  rang  bien  inférieur. 


CORRESPONDANCE  23 


un  aveu  qui  fera  le  bonheur  de  ma 
vie. 

Mon  chambellan,  qui  est  avec  mes 
équipages  à  Nancy,  pour  y  attendre 
la  princesse  mon  épouse,  qui  doit  y 
passer  l'hiver,  vous  fera  parvenir 
ma  lettre. 


(Cette  première  lettre  non  signée  est  in- 
cluse dans  la  suivante  qui  contient  les 
explications  complémentaires  de  Gaillot- 
Duval)  : 

Nancy,  le  1"  novembre  1785. 

Telle  est,  mademoiselle,  la  lettre 
que  Son  Altesse  m'ordonne  de  vous 
faire  passer  :  je  ne  vous  l'envoie  pas 
en  original,  ses  ordres  portant  ex- 
pressément de  la  faire  copier  :  elle  a 
les  plus  grands  ménagemens  à  gar- 
der jusqu'à  son  arrivée  en  France. 
Monseigneur  compte  se  fixer  à  Paris 
jusqu'au  mois  de  juillet  ;  de  là  rêve- 


24  CORRESPONDANCE 


nir  à  Plombières,  où  il  rejoindra  la 
princesse  son  auguste  épouse,  dont 
l'état  ne  lui  permet  pas  de  se  rendre 
à  Paris,  et  qui  passera  l'hiver  ici. 

Je  ne  vous  parle  pas  du  personnel 
de  Son  Altesse  ;  vous  en  jugerez  :  si 
vous  voulez  me  témoigner  de  la  con- 
fiance, je  vous  donnerai,  avec  fran- 
chise, tous  les  détails  que  vous  pour- 
rez désirer.  Je  suis  attaché  au  prince 
depuis  son  enfance  ;  je  l'ai  vu  naître, 
et  il  n'a  rien  de  caché  pour  moi  ;  je 
vous  dirai  même  que  c'est  à  moi  que 
vous  devez  cette  bonne  fortune.  J'ai 
eu  le  plaisir  de  vous  voir  plusieurs 
fois,  il  y  a  deux  ans  :  quoique  je  ne 
vous  aye  jamais  parlé,  je  vous  rap- 
pellerai des  circonstances  qui  vous 
en  feront  ressouvenir. 

Vous  voudrez  bien  m'adresser  votre 
réponse  ici,  et  y  joindre  celle  pour  le 
prince,  cachetée  avec  enveloppe.  Il 
ne  veut  se  nommer  que  lorsqu'il  con- 
noîtra  vos  sentimens  favorables  ou 
contraires  ;  il  sent,  ainsi  que  moi, 


CORRESPONDANCE  25 


que  'VOUS  pourriez  avoir  des  engage- 
mens  impossibles  à  rompre. 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 


Réponses  de  Saulnier  cadette  au  prince 
et  de  Saulnier  aînée  au  chambellan  ;  la  pre- 
mière est  incluse  dans  la  seconde  : 


Paris,  le  3  novembre  1785. 

Monseigneur,  je  fais  un  effort  sur 
moi-même  pour  répondre  à  ce  que 
vous  daignez  me  faire  écrire  :  je  suis 
pénétrée  d'un  pareil  honneur;  la 
lettre  de  ma  sœur  expliquera  mieux 
mes  sentimens. 

Monseigneur, 
de  votre  altesse 

la  très-humble  servante.  —  Saul- 
nier cadette. 


26  CORRESPONDANCE 


Paris,  le  3  novembre  1785. 

L'état  où  se  trouve  ma  sœur  ne  lui 
permet  pas  d'écrire  en  ce  moment. 
Le  dernier  voyage  qu'elle  vient  de 
faire  à  Fontainebleau  lui  a  causé  des 
fièvres  violentes  qui  la  retiennent 
dans  son  lit  ;  elle  a  été  seignée  qua- 
tres  fois.  Sans  cela  elle  auroit  l'hon- 
neur de  répondre  au  prince  qu'elle 
ne  connoît  pas  encore,  mais  que  les 
choses  flatteuses  qu'il  lui  fait  dire  lui 
font  bien  désirer  de  le  connoître.  Des 
procédés  si  honnaites  pourroientbien 
faire  naître  dans  son  cœur  des  senti- 
mens  qu'elle  n'a  pas  encore  éprou- 
vé (1).  Nous  espérons,  M.,  de  votre 

(1)  Une  note  de  l'édition  originale  porte 
ici  que  Saulnier  cadette  était  entretenue  par 
le  baron  de  Breteuil  «  qui  aurait  mieux  fait 
de  s'en  tenir  à  ce  genre  d'occupations  que 
de  se  charger  de  travaux  ministériels  au- 
dessus  de  ses  moyens  ».  Chargé  du  dépar- 
tement de  Paris  et  de  la  maison  du  Roi,  il 
avait  alors  passé  la  cinquantaine. 


CORRESPONDANCE  27 


bonté,  ma  sœur  et  moi,  que  vous  ne 
nous  laisserez  pas  attendre  avec  im- 
patience une  réponse  dans  laquelle 
sur-tout  vous  n'oublierez  pas  des  cir- 
constances que  vous  nous  promettez  : 
nous  vous  prions,  monsieur,  de  vou- 
loir bien  croire  qu'on  ne  peut  rien 
ajouter  aux  sentimens  de  reconnois- 
sance  et  de  respect  avec  lesquels 
nous  avons  l'honneur  d'être  vos  très- 
humbles  servantes.  —  Saulnier 
l'aînée. 


A  Mademoiselle  Saulnier  cadette. 

Aperçu  confidentiel  des  avantages  qui 
lui  sont  réservés  du  côté  du  prince. 

Nancy,  le  11  novembre  1785. 

J'ai  reçu,  mademoiselle,  votre  let- 
tre du  3,  et  celle  de  mademoiselle 
votre  sœur;  j'ai  fait  partir  sur-le- 


CORRESPONDANCE 


champ  la  vôtre  pour  Manheim,  où  le 
prince  doit  être  depuis  avant-hier; 
j'y  ai  joint  une  copie  de  celle  de  ma- 
demoiselle votre  sœur.  Si  son  altesse 
est  satisfaite,  comme  je  n'en  doute 
pas,  de  la  célérité  que  vous  avez 
mise  à  lui  répondre,  elle  sera  bien 
touchée  de  l'état  fâcheux  dans  lequel 
vous  vous  trouvez  ;  j'espère  que  vous 
m'informerez  exactement  des  suites 
de  votre  maladie,  qui  ne  peut  être 
produite  que  par  la  fatigue  du  voyage 
de  Fontainebleau  ;  et  je  compte  que 
votre  première  lettre  m'apportera 
des  nouvelles  satisfaisantes. 

Je  ne  doute  pas  de  recevoir  sous 
très  peu  de  jours,  une  lettre  du 
prince  pour  vous  ;  mais  en  atten- 
dant, voici  les  détails  que  je  crois 
pouvoir  vous  donner,  d'après  mes 
conversations  avec  lui.  Quoiqu'il  soit 
naturellement  très-généreux,  il  se 
trouve  un  peu  gêné  dans  ce  mo- 
ment-ci, parce  qu'il  s'empresse  de 
liquider  toutes   les  dettes  que  son 


CORRESPONDANCE  29 


père  avoit  contractées  avec  le  roi  de 
Prusse,  monarque  aussi  peu  galant 
que  créancier  exigeant.  En  consé- 
quence, voici  à  peu  près  ce  que  je 
crois  pouvoir  vous  assurer  qu'il  fera 
pour  vous  :  j'aime  mieux  vous  dire 
moins  que  plus. 

D'abord  il  veut  une  petite  maison, 
seule,  s'il  est  possible  (pour  vous 
s'entend),  aux  environs  des  boule- 
vards ;  il  y  mettra  mille  écus  ;  il  la 
garnira  de  six  à  huit  mille  francs  de 
meubles,  habillera  deux  laquais  et 
un  cocher,  donnera  une  diligence  et 
deux  chevaux,  le  tout  de  cinq  à  six 
mille  francs  ;  de  plus  vous  aurez  cin- 
quante louis  par  mois,  et  votre  mai- 
son sera  défrayée  de  tout.  Je  ne  vous 
parle  pas  des  petits  agréments,  tels 
que  des  loges  aux  spectacles,  et  des 
cadeaux  courans  :  voilà  ce  dont  je 
suis  sûr.  Je  n'entre  dans  tous  ces 
détails  qu'afin  que  vous  sachiez  sur 
quoi  compter  :  je  sais  que  l'intérêt 
n'est  qu'une  chose  bien  secondaire, 

3. 


30  CORRESPONDANCE 


et  que  c'est  le  sentiment  seul  qui  doit 
décider  de  tout;  je  vous  prie  même 
de  me  garderie  secret,  puisque  j'agis 
de  mon  chef,  et  à  l'insçu  du  prince, 
qui  m'en  sauroit  peut-être  mauvais 
gré,  vu  que  sa  méthode  est  de  cher- 
cher à  gagner  et  captiver  les  cœurs. 

Lorsqu'il  vous  sera  connu,  vous 
serez  forcée  de  convenir  qu'il  a  bien 
réellement  le  sentiment  épuré  de 
l'amour. 

Faites-moi  le  plaisir  de  remettre  à 
mademoiselle  votre  sœur,  la  lettre 
ci-jointe  :  la  sienne  est  si  joliment 
écrite,  que  je  n'ai  pu  m'empêcher  de 
lui  en  faire  mon  compliment  ;  j'en- 
trevois qu'elle  doit  être  fort  aimable. 

Vous  avez  oublié  de  cacheter  votre 
lettre  pour  le  prince,  comme  je  vous 
l'avais  recommandé  ;  souvenez-vous- 
en  pour  la  première  qui  contiendra 
beaucoup  de  choses  que  je  suis  censé 
ignorer. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  — -  Cail- 

LOT-DUVAL, 


CORRESPONDANCE  31 


A  Mademoiselle  Saulnier  l'aînée. 


Détails  intimes  donnés  et  demandés  par 
Caillot-Duval.  Saulnier  aînée  répond  en  fai- 
sant le  portrait  de  la  sœur  et  la  descrip- 
tion de  leur  genre  de  vie. 

(Incluse  dans  la  précédente.) 

Nancy,  le  11  novembre  1785. 

Je  VOUS  avoue,  mademoiselle,  que 
votre  lettre  m'a  enchanté,  elle  m'in- 
spire le  plus  grand  désir  de  faire 
votre  connoissance,  et  je  suis  per- 
suadé que  votre  société  ne  peut 
qu'être  infiniment  agréable.  Que 
j'aime  à  voir  deux  sœurs  vivre  en 
aussi  bonne  intelligence!  cela  fait 
l'éloge  de  vos  cœurs.  Comme  vous 
me  semblez  avoir  toute  la  confiance 
de  votre  aimable  sœur,  je  vais  m'ou- 
vrir  à  vous  sur  certains  points  déli- 
cats, auxquels  j'espère  que  vous  me 
répondrez  avec  la  même  franchise. 

J'ose  me  flatter  que  vous  n'avez 


32  CORRESPONDANCE 


point  pris  de  moi  une  idée  défavo- 
rable ;  la  démarche  que  je  fais 
aujourd'hui  n*a  pour  principe  que 
l'amitié  la  plus  pure,  et  la  moins 
susceptible  de  soupçons  fâcheux.  Soit 
dit  entre  nous,  je  désirerois  bien  que 
vous  voulussiez  me  faire  connoître  le 
caractère  de  mademoiselle  votre 
sœur  ;  quels  sont  ses  goûts,  le  genre 
de  ses  sociétés  (article  essentiel).  Le 
prince  est  la  douceur  et  la  bonté 
même  ;  il  est  gai  et  ouvert  :  son 
foible  (il  est  bien  pardonnable)  est 
de  vouloir  être  aimé.  C'est  un  modèle 
de  constance,  du  moment  qu'on  lui 
plaît  :  il  faut  pour  cela  des  atten- 
tions soutenues,  et  lui  témoigner  un 
attachement  et  une  confiance  sans 
bornes.  Pour  vous  en  donner  un 
exemple,  il  a  passé  trois  ans  avec 
une  Française  réfugiée,  dont  il  a  une 
fille.  Leur  amour  n'a  été  troublé  que 
par  la  mort  de  cette  tendre  et  chère 
amante,  qui  a  rendu  le  dernier  sou- 
pir dans   ses   bras.   Il   s'est   écoulé 


CORRESPONDANCE  33 


quatre  ans  depuis  cette  terrible  catas- 
trophe :  il  a  pris  sur  ses  revenus  une 
somme  annuelle  de  25.000  florins, 
pour  compléter  100.000,  qu'il  vient 
de  placer  sur  la  tête  de  ce  précieux 
enfant,  qui  a  à  peine  cinq  ans.  Son 
mariage,  qui  s'est  fait  dans  cet  in- 
tervalle, a  calmé,  pour  un  moment, 
sa  douleur  :  enfin,  la  raison  est 
venue  à  son  secours,  et,  comme  son 
cœur  a  besoin  d'aimer  (son  mariage 
étast  une  affaire  de  convenance  trop 
ordinaire  parmi  ses  pareils),  je  lui  ai 
parlé  de  mademoiselle  votre  sœur; 
d'après  le  portrait  que  j'en  ai  fait,  il 
s'est  décidé  sur-le-champ.  Sur-tout 
n'oubliez  pas  les  renseignemens  que 
je  vous  demande  ;  de  plus,  dites-moi 
si  vous  habitez  avec  tous  vos  parents, 
et  si  vous  et  votre  sœur  consentez  à 
les  quitter;  car  l'intention  de  son 
altesse  est  qu'il  n'y  ait  que  votre 
sœur  dans  la  maison  qu'elle  lui  des- 
tine :  mais  je  me  charge  d'arranger 
les  choses  pour  que  vous  y  habitiez 


34  CORRESPONDANCE 


aussi  ;  cela  sera  même  plus  conve- 
nable pour  elle,  et  plus  agréable 
pour  vous. 

N'oubliez  pas  de  recommander  à 
votre  sœur  de  m'envoyer  la  lettre 
pour  le  prince,  cachetée  et  sous  en- 
veloppe :  elle  peut  s'expliquer  en 
toute  confiance  ;  il  suffira  qu'elle 
mette  sur  l'adresse  :  pour  son  altesse. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 


Réponse. 
Paris,  le  15  novembre  1785. 

Monsieur, 

Je  suis  bien  flatée  de  la  bonne  opi- 
nion que  vous  voulez  bien  prendre 
de  moi  :  cela  cependant  ne  me  don- 
nera point  d'amour-propre,  parce 
que  je  suis  bien  éloignée  de  penser 


CORRESPONDANCE  35 


qu'il  n'y  ait  que  nos  chevaliers  fran- 
çais de  galans  ;  ce  sont  des  compli- 
mens  auxquels  on  doit  s'attendre 
quand  on  écrit  à  un  homme  d'esprit. 

Vous  désirez  de  me  connaître, 
monsieur,  en  cela  nos  désirs  sont 
réciproques.  Comment  avez-vous  pu 
penser  que  peut-être  nous  aurions 
sur  votre  comte  des  sentimens  difîé- 
rans  de  ceux  que  le  rang  que  vous 
occupez  et  les  Idous  offices  que  vous 
voulez  nous  rendre  doivent  faire 
naître  dans  nos  cœurs? 

Quelque  soit  le  motif  qui  vous  et 
fait  écrire  ces  lettres,  n'importe  c'est 
un  amour  de  roman  qui  me  plairoit 
assez^  mes  en  vérité  vous  été  bien 
repreansible  de  nous  avoir  tu  le  nom 
du  héros.  Vous  conaisez  la  curiosité 
des  femmes  et  vous  n'avez  pas  encor 
satisfet  à  la  notre.  Vous  me  deman- 
dez une  explicastion  que  ma  sœur  ne 
pourra  vous  donner,  il  lui  est  impos- 
sible de  vous  répondre  car  l'aplica- 
tion  quexigeroit  une  pareille  répons» 


36  CORRESPO>DA>XE 


seroit  dans  le  cas  de  lui  donner  la 
fièvre,  et  vous  ête  trop  honnaîte  pour 
ne  pas  vous  contenter  d'une  pareille 
raison. 

Le  portraits  que  vous  faites  de 
votre  aimable  prince  ne  soroit  man- 
quer de  plaire  et  je  trouve  dans  le 
caracter  de  ma  sœur  un  peu  d'analo- 
gie avec  le  sien. 

Elle  est  sans  expérience  parce 
qu'elle  est  encor  geune  l'amitié 
quelle  a  pour  ses  parens  et  son  pen- 
chand  à  rendre  service  son  la  base 
de  son  cœur. 

Concentrée  dans  le  sin  de  sa  fa- 
mille ou  elle  se  plait  beaucoup,  elle 
ne  voi  point  de  sociétés  ou  le  cœur  et 
l'esprit  pourroient  se  dépraver   {i) 

(i)  Sept  ans  plus  tard,  celte  crainte 
semble  évanouie.  On  lit  dans  Almanaeh  des 
demoiselles  de  Paris  pour  1792  ;  «  Saulnier, 
rue  Portefoin,  n»  4.  Peau  douce,  la  gorge 
moelleuse...  Cette  danseuse  est  vive,  sans 
façons,  et  met  tous  ses  amis  à  l'aise.  Pour 
vingt-quatre  heures,  300  livres  ». 


CORRESPONDANCE  37 


avec  des  pareilles  précaustions  et  une 
semblable  retenue  les  qualités  du 
cœur  ne  peuvent  manquer  de  paroi- 
tre  à  ses  yeux  bien  plus  estimable 
que  les  avantages  de  la  figure  dont  la 
frivolité  feroit  le  prinsipal  ornement. 
Comme  il  ne  lui  seroit  pas  difficile 
de  trouver  les  avantages  qui  s'ofrent 
les  premiers  aux  âmes  intéressées 
dans  les  conditions  que  vous  impo- 
sez, ausi  ne  seront  pas  les  motifs  qui 
la  détermineront  mais  plutaut  l'idée 
douce  et  flateuse  d'être  aimée  d'une 
personne  que  la  naissance  et  des 
brillantes  quallitées  élèvent  au  dess- 
sus  des  autres  hommes. 

Quoique  sa  dépense  soit  grande  la 
première  place  (1)  quelle  occupe  à 


(1)  Mademoiselle  Saulnier  figure  sur  l'état 
des  appointements  des  artistes  de  l'Opéra 
en  d785  au  titre  de  premier  sujet  de  la 
danse.  Elle  n'avait  alors  que  seize  ans, 
comme  l'écrit  sa  sœur.  Son  rang  et  son 
traitement  étaient  les  mêmes  que  ceux  de 
la  Guimard  (appointements  :   trois  mille 

4 


38  CORRESPONDANCE 


l'opéra  la  met  à  l'abrit  de  ces  varias- 
tions  de  monter  et  de  descendre. 

Quand  a  la  petite  maison  que  le 
prince  désireroit  quelle  ocupat,  avant 
d'avoir  reçu  aucunes  de  vos  lettres 
on  en  avoit  déjà  loué  une  pour 
3000  1.  sur  les  boulvars  et  toutes  les 
commodités  qui  s'y  trouvent  ne  lais- 
seroient  rien  à  désirer  à  son  altesse. 
Pour  la  voiture  et  les  chevaux  le 
prince  pourra  reconnoitre  cela  d'une 
autre  manière  parce  que  nous  en 
avons  deux  toutes  neuves. 

Comme  nous  sommes  unies  des 
l'enfance  rien  ne  soroit  nous  séparer, 
nous  n'avons  qu'âne  mer  que  nous 
aimons  tendrement,  et  deux  frère 
mes  qui  par  leurs  états  présent  ne 
sont  point  dans  le  cas  de  recourir  à 
nous,  voilà  toutes  notre  famille  et 
notre  suite  et  notre  société  ordiner. 

livres,  —  gratification  :  deux  mille  1.,  — 
gratification  extraordinaire  :  deux  mille  1. 
—  Total  :  7.000  1.)  Elle  habitait  alors  rue 
de  la  Lune,  vis  à  vis  de  Bonne  Nouvelle. 


CORRESPO?(DANCE  39 


Coique  ma  sœur  soit  un  peux 
mieux  actuelment  et  hor  de  danger 
cepandant  la  maladie  un  peu  longue 
quelle  a  éprouvée  l'a  laissée  dans 
une  grande  foiblesse  qui  la  met  dans 
l'imposibilité  de  rien  faire  qui  exige 
de  l'attention  sans  nuir  au  rétablis- 
sement de  la  santé  c'est  pourquoi  M. 
veullez  bien  agréer  au  prince  ses  re- 
grets de  ne  pouvoir  lui  écrire  et  rece- 
voir en  même  temps  de  ma  part  les 
assurances  etc.  J'ai  Thonneur  d'ê- 
tre etc.  —  S...  rainée. 

P.  S.  Dans  la  première  lettre  que 
vous  nous  écrirez  nous  espérons  sur- 
tout que  vous  nous  tirerez  d'incerti- 
tude en  nous  envoyant  le  non  du 
prince,  san  cela  le  romans  devien- 
droit  froi  et  sans  interes. 


40  CORRESPONDA>(CE 


A  Mademoiselle  Saulnier  V aînée . 

( Gain ot-D uval  se  formalise  du  doute  que 
laisse  percer  sa  correspondante). 

Nancy,  le  17  novembre  1785. 

Je  reçois  à  l'instant,  mademoiselle, 
votre  lettre  du  15  :  il  m'est  impos- 
sible d'y  répondre  en  détail  aujour- 
d'hui; je  me  bornerai  à  vous  obser- 
ver, que  j'ai  lieu  d'être  étonné  de 
quelques  passages  qu'elle  contient, 
qui  tendent  à  faire  croire  que  vous 
regardez  ceci  comme  un  roman. 
Croyez  que  vous  êtes  dans  l'erreur  : 
rien  n'est  plus  sérieux  que  tout  ce 
que  je  vous  ai  écrit,  et  je  ne  vous 
cache  pas  que  si  le  prince  venoit  à 
être  instruit  de  la  manière  dont  vous 
avez  reçu  ses  offres,  le  dépit  pourroit 
les  lui  faire  porter  ailleurs  où  vous 
pouvez  croire  qu'elles  seroient  reçues 
avec  empressement  ;  car  je  suis  bien 
aise  de  vous  prévenir  qu'il  est  loin 


CORRESPONDANCE  41 


d'être  habitué  à  des  refus  :  ses  qua- 
lités physiques  et  morales,  le  rang 
qu'il  tient  dans  le  monde,  sont  des 
motifs  assez  puissans  pour  qu'il  ne 
doive  pas  s'y  attendre.  Croyez  que  je 
ne  vous  parle  que  pour  votre  bien, 
et  pour  celui  de  votre  sœur  :  j'attends 
une  réponse  prompte  et  satisfai- 
sante ;  car,  si  le  prince  arrivoit,  je 
n'oserois  lui  montrer  celle  que  je 
viens  de  recevoir,  et  pour  lors  votre 
silence  seroit  sûrement  mal  inter- 
prêté ;  si,  contre  mon  attente,  vous 
tardiez  plus  de  huit  jours  à  me  répon- 
dre, je  serois  forcé  de  regarder  votre 
silence  comme  une  rupture,  et  d'en 
écrire  au  prince  en  conséquence  ;  je 
prendrois  ce  parti-là  à  regret  :  mais 
mon  devoir  m'en  feroit  une  loi,  et 
vous  êtes  trop  juste  pour  me  blâmer. 
Je  suis,  etc.  —  Gaillot-Duval. 


4. 


42  CORRESPONDANCE 


Réponse. 

Paris,  le  20  novembre  1785. 

Votre  lettre  du  17,  monsieur,  me 
surprend  beaucoup  :  comment  avez 
vous  pu  croire  que  nous  regardions 
comme  un  badinage  des  offre  aussi 
sérieuses  que  celles  que  vous  nous 
avez  faites.  Non,  monsieur,  je  me 
hâte  de  vous  désabusé  :  croyez  que 
nous  resentons  vivement  les  obliga- 
tions infinis  que  nous  vous  avons,  et 
que  nous  savons  aprécié  les  avan- 
tages qui  doivent  en  résulté.  Assurez 
le  prince  de  notre  parfait  estimes  et 
de  notre  profond  respet.  Je  crois 
pouvoir  vous  répondre  au  non  de  ma 
sœur,  (coique  à  son  insu)  quelle  ne 
tardera  pas  à  resentir  pour  son 
altesse  un  sentiment  qui  lui  a  été 
inconnu  jusqu'à  présant  :  c'est  de 
quoi  vous  pouvez  être  persuadé  ainsi 
que  de  ceux  avec  léquels  je  suis, 
monsieur  votre,  etc.  —  S...  l'ainée. 


CORRESPONDANCE  43 


P.  S.  Songez  que  vous  me  devez 
une  réponse,  ma  lettre  du  15  en 
demande  une  pour  plusieurs  article  : 
oubliez  les  frases  qui  ont  pu  vous 
paroître  Touches,  l'interprétastion 
que  vous  leur  avez  doné  est  bien  loin 
de  notre  pensée,  et  nous  meriterion 
la  rupture  dont  vous  nous  menacé  si 
nous  avions  pu  adopté  des  idées 
absurde  et  jose  dire  bien  coupable 
après  de  telles  avance  de  la  par  d'un 
prince  ausi  aimable  et...  ausi  aimé... 
le  mot  est  lâché  je  ferme  ma  letre  : 
car  je  lefacerois. 


A  Mademoiselle  Smilnier  rainée. 

(Gaillot-Duval  révèle  le  nom  du  prince 
Kabardinski  et  fait  l'éloge  de  son  tempéra- 
ment. Réponse  ironique  avec  défiance  re- 
naissante). 

Nancy,  le  24  novembre  1785. 
J'ai  reçu  avec  grand  plaisir,  made- 


44  CORRESPONDANCE 


moiselle,  votre  lettre  du  20  :  elle  me 
rassure  pleinement  sur  mes  craintes, 
qui,  dans  le  fond,  étoient  plus  pour 
vous  que  pour  moi,  puisque  vous  et 
votre  sœur  y  êtes  les  seules  intéres- 
sées. 

Si  je  n'ai  pu  répondre  sur-le-champ 
à  votre  charmante  lettre  du  18  de  ce 
mois,  c'est  que  vous  paroissez  désirer 
vivement  la  connoissance  d'une  chose 
sur  laquelle  le  consentement  de  son 
altesse  étoit  indispensable.  Je  lui  ai 
écrit  sur-le-champ  à  Strasbourg  où  il 
étoit  dans  le  plus  grand  incognito, 
pour  le  lui  demander.  Sa  réponse  me 
laissant  le  maître,  je  crois  pouvoir 
compter  assez  sur  votre  discrétion, 
pour  vous  apprendre  que  mon  maître 
est  le  prince  Kabardinski,  frère  du 
prince  Héraclius  (1),  dont  vous 
savez  que  la  Russie  a  recherché  l'al- 

(1)  La  grande  et  la  petite  Kabardie  sont, 
en  effet,  des  pays  du  Caucase  où  le  nom 
d'Héraclius  fut  porté  dans  une  famille  prin- 
cière.  —  V.  Kabardinski  à  la  Table. 


CORRESPO:<DANCE  45 


liance  avec  tant  d'empressement.  Sa 
mère  est  une  Française  dont  les 
aventures  sont  un  roman,  que  je  me 
ferai  une  fête  de  vous  raconter  cet 
hiver  au  coin  du  feu.  Sa  femme  lui  a 
apporté  une  dot  immense,  et  l'assu- 
rance d'une  principauté  en  Allema- 
gne, dont  le  possesseur  actuel  est 
podagre  et  cacochyme.  Il  est  vrai 
qu'il  n'hérite  pas  des  états  de  son 
frère,  mais  il  lui  a  fait  un  sort  indé- 
pendant et  très  considérable.  Votre 
extrême  franchise  m'engage  à  ne 
vous  rien  cacher.  Le  prince,  avec  un 
très-beau  physique,  a  les  manières 
un  peu  tartares.  Que  ce  mot  ne  vous 
effraye  pas,  il  est  d'un  caractère 
doux  et  bénin,  et  n'a  pas  plus  de  fiel 
qu'un  hanneton. 

Je  crois  n'avoir  pas  besoin  de  vous 
recommander  le  secret  le  plus  absolu 
sur  tout  ce  que  je  vous  écris,  et 
même  vous  m'obligeriez  de  brûler 
mes  lettres. 

Ce  que  vous  me   mandez  sur  la 


46  CORRESPONDANCE 


maison  que  vous  avez  louée  me  fait 
grand  plaisir  ;  quant  aux  voitures  et 
aux  chevaux,  puisqu'ils  vous  sont 
inutiles,  son  altesse,  comme  vous  le 
dites  fort  bien,  retrouvera  cela  en 
vaisselle  ou  en  diamans. 

Que  votre  union  avec  mademoi- 
selle votre  sœur  mérite  d'éloges  !  elle 
est  faite  pour  donner  la  meilleure 
idée  de  votre  façon  de  penser.  La 
tendresse  que  vous  avez  pour  ma- 
dame votre  chère  mère  est  encore  un 
de  ces  beaux  traits  qui  font  d'autant 
plus  d'honneur  au  siècle  qu'ils  sont 
plus  rares.  Quant  à  messieurs  vos 
frères,  je  suis  bien  trompé  si  je  n'ai 
pas  entendu  parler  d'un  monsieur 

S du  plus  grand  talent  sur  le 

cistre.  Si  par  hasard  il  est  votre  frère, 
il  pourra  être  utile  à  son  altesse,  qui 
a  le  désir  d'apprendre  un  instrument, 
et  que  nous  déciderons  pour  celui-là 
qui  en  vaut  bien  un  autre. 

Je  crois  indispensable  que  le  prince 
trouve  à  son  arrivée  ici  une  lettre  de 


CORRESPONDANCE  47 


mademoiselle  votre  sœur,  bien  détail- 
lée ;  j'espère  que  sa  santé  lui  per- 
mettra de  l'écrire.  Veuillez  bien  lui 
présenter  mes  hommages,  et  lui  re- 
commander sur-tout  de  cacheter  la 
lettre  pour  le  prince,  et  de  l'adresser 
sous  mon  couvert,  toujours  poste 
restante  ;  il  sera  incognito  jusques  à 
son  arrivée  dans  la  capitale. 

Vous  terminez  votre  aimable  épître 
par  dire  que  si  le  nom  du  prince  de- 
meuroit  inconnu,  le  roman  seroit 
froid  :  vous  pouvez  avoir  raison, 
mais  je  suis  bien  aise  de  vous  dire 
que  le  dénoûment  sera  très-chaud, 
malgré  la  rigueur  de  la  saison  ;  car 
le  prince  est  YTàimeui  un  payeur  d'ar- 
rérages (ne  prenez  pas  en  mal  ce  petit 
badinage),  et  moi  je  soutiens  brave- 
ment l'honneur  du  pavillon  (passez- 
moi  je  vous  prie  cette  bouffée  de 
tempérament). 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 


48  CORRESPONDÀ>'CE 


Répoiise. 
Paris,  le  28  novembre  1785. 

J'ai  reçu,  monsieur,  dimanche  der- 
nier, votre  charmante  lettre,  que  j'ai 
lue  trois  ou  quatre  fois.  En  vérité,  il 
faut  avouer  que  vous  êtes  un  homme 
consommé  dans  la  galanterie,  et  qu'il 
y  auroit  du  danger  à  vous  voir  de 
trop  près  ;  mais  je  crois  que  l'on  peut 
s'amuser,  sans  que  cela  tire  à  consé- 
quence. 

Vous  ne  me  croyez  pas  assez  dé- 
pourvue de  sens  commun  pour  me 
persuader  que  l'istoire  du  Prince  Ka- 
bardinski  ne  soit  une  chimère. 
Gomme  j'ai  un  peu  d'expérience,  je 
ne  suis  pas  tout-à-fait  crédule  ;  je  ne 
peux  deviner  le  motif  qui  vous 
anime,  les  gens  d'esprit  cherchent 
toujours  les  occasions  de  faire  des 
complimens  :  si  cela  est  vous  avez 
parfaitement  réussi.  J'ai  cherchez 
une  journée  entière  le  nom  du  prince 
Kabardinski  dans  l'almanac,   et  je 


CORRESPONDANCE  49 


suis  persuadée  qu'il  n'existe  point  de 
prince  de  ce  nom  ni  même  un  qui  lui 
ressemble, nom  plus  que  celui  de  son 
frère.  Je  fais  la  réflecsion  que  puis- 
qu'il a  un  frère  souverain,  ce  n'est 
pas  à  lui  à  payer  les  dettes  de  son 
père,  au  monarque  aussi  peu  galant  que 
créancier  exigeant. 

Ma  sœur  voyant  la  plaisanterie, 
vouloit  m'empècher  d'écrire,  mais 
moi  qui  suis  enchantée  de  faire  un 
petit  roman  de  toutes  les  jolies  let- 
tres que  j'ai  reçues,  je  comte  que  vos 
lettre  me  serviront  beaucoup  quand 
vous  serez  à  Paris  nous  arengerons 
cela  ensemble,  sans  y  oublier  des 
grand  noms  pour  donner  plus  d'inté- 
rest  à  la  chose  san-toutefois  compro- 
metre  personne  en  un  mot  je  suivrai 
vos  conseilles  pour  le  roman  tragi- 
commique  votre  esprit,  vos  lumières, 
votre  stile  coulant  m'asurent  du  plus 
grand  succès  pour  notre  livre  (1). 

(1)  Saulnier  aînée  ne  croyait  pas  &i  bien 

5 


50  CORRESPONDANCE 


J'ai  peine  a  croire  que  le  pays  que 
vous  abitez  vous  et  vu  naître,  il  est 
rare  qu'en  un  climat  si  sombre  il  y 
ait  des  personnes  d'un  mérite  si  dis- 
tingué vous  resenblez  plutaut  à  un 
chevalier  français  fidelle  à  sa  patrie 
et  infîdelle  à  sa  métraisce. 

Il  faut  que  son  altesse  croye  ma 
sœur  bien  étourdie  de  penser  qu'elle 
lui  écrira  sans  avoir  reçu  de  lettres 
personnelle,  quoiqu'elle  n'ait  que 
seize  ans,  elle  a  la  raison  de  quarante 
elle  ne  me  resenble  pas  elle  ne  veut  pas 
s'amiiser  en  idée.  Pour  moi  qui  cherche 
à  rire,  je  vous  écris  avec  le  plus 
grand  plaisir  et  san  chercher  à  apro- 
fondir  vos  raisons. 

Je  ne  suis  point  au  fait  de  l'istoire 
de  Russie  voila  pourquoi  je  ne  sais 
point  ce  que  vous  me  dite. 

Malgré  que  je  sois  un  peu  indis- 


dire.  Elle  ne  doute  d'ailleurs  que  dans  la 
crainte  du  ridicule;  son  scepticisme  n'est 
pas  complet. 


CORRESPONDANCE  51 


crette,  je  veux  bien  pour  vous  me 
faire  violence,  mais  j'ai  toujours 
envie  de  m'éclaircir.  Ah  !  c'est  un 
grand  sacrifice  que  je  vous  fais  de 
me  taire  je  vous  pris  cependant  de 
comter  sur  ma  discrestion.  Voici  ce 
que  ma  sœur  dit  pour  le  prince. 

«  L'on  n'aime  pas  sans  connoître, 
il  n'y  a  que  des  grandes  qualités  et 
de  grandes  assurances,  qui  puissent 
déterminer  un  cœur  qui  se  méfie  de 
tout.  Si  le  prince  avoit  les  tendres 
sentimens  que  l'on  se  force  de  me 
faire  croire,  il  m'en  orait  déjà  donné 
des  preuves.  Je  ne  lui  en  demande 
qu'une  bien  petite  encore^  c'est  son 
portrait  que  je  désirerois  avoir.  Je 
promet  d'en  garder  le  secret  mes  sur- 
tout qu'il  m'écrive  lui-même.  » 

Il  y  a  une  chose  qui  paroit  bien 
extraordinaire,  c'est  que  vous  vous 
serviez  d'une  main  étranger  pour 
nous  écrire  :  il  me  semble  qu'en 
pareil  cas  l'on  ne  s'en  rapporte  qu'à 
soi  même. 


CORRESPONDANCE 


La  dernier  frase  de  votre  lettre  a 
fait  rougir  ma  sœur.  Moi,  qui  pense 
toujours  à  notre  livre,  je  suis  bien 
aise  d'en  voir  le  dénouement  de  tout 
cesi. 

Quand  au  trais  un  peu  galant  dont 
vous  termine  votre  lettre,  j'y  ajou- 
teres  que  votre  témoignage  n'est  pas 
tout-à-fait  recevable  c'est  à  la  seule 
Venus  à  juger  des  prouesses  de 
Mars. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  S..., 
l'aînée. 


Deuxième  lettre  du  -prince  Kabardinski 

à  Mademoiselle  Saulnier  cadette. 

(Incluse  dans  la  suivante.) 

Nancy,  le  5  décembre  1785. 

J'arrive  dans  cette  ville,  mademoi- 
selle ;  mon  chambellan  qui  a  toute 
ma   confiance,   m'a  parlé    de   vous 


CORRESPONDANCE  53 


d'une  manière  si  avantageuse,  que  je 
me  rends  à  ses  sollicitations  pressan- 
tes, malgré  tous  les  ménagemens  que 
j'ai  encore  à  garder  :  je  prends  sur 
moi  de  vous  écrire  ;  je  vous  confirme 
tout  ce  que  mon  chambellan  vous  a 
mandé;  j'y  ajouterai  que,  dans  un 
mois  au  plus  tard,  j'aurai  le  plaisir 
d'admirer  de  plus  près  ces  grâces 
touchantes  qui  sont  l'objet  de  toutes 
mes  pensées. 

Depuis  votre  première  lettre,  vous 
m'avez  traité  avec  bien  de  la  rigueur  : 
j'espère  qu'elle  va  cesser  et  que  d'ici 
à  mon  départ,  nous  aurons  une  cor- 
respondance suivie,  qui  sera  le  pré- 
lude d'une  liaison  qui  fera  le  bon- 
heur de  ma  vie. 


Le  prince  Kabardinski. 


5. 


54  CORRESPONDANCE 


A  Mademoiselle  Saulnier  Vaînée^  à 
Paris 

(Caillot  s'étonne  de  nouveau  des  doutes 
témoignés.  Il  insiste  sur  les  qualités  amou- 
reuses de  son  prince  et  sur  les  siennes.  La 
plaisanterie  devient  forte.  Toutefois,  sa 
correspondante  ne  clôt  pas  encore  l'entre- 
tien) . 

Nancy,  le  6  décembre  1785. 

J'ai  reçu,  mademoiselle,  votre  let- 
tre, que  je  n'ai  pas  eu  besoin  de  re- 
lire trois  ou  quatre  fois,  comme  vous 
avez  fait  de  la  mienne  :  je  vous 
avoue  que  je  ne  suis  pas  encore 
revenu  de  l'étonnement  qu'elle  m'a 
causé.  Un  autre  que  moi  jetteroit  feu 
et  flamme  ;  j'ai  cependant  un  grand 
motif  de  consolation;  c'est  que  je 
vois  que  vous  avez  gardé  le  plus  pro- 
fond secret,  comme  je  vous  l'avois 
recommandé,  car  si  vous  en  eussiez 
ouvert  la  bouche  à  qui  que  ce  soit,  il 
n'est  personne  qui  ne  vous  eût  appris 


CORRESPONDANCE  55 


ce  que  c'est  que  le  prince  Héraclius, 
de  l'existence  duquel  vous  paroissez 
douter:  ce  n'est  pas  dans  les  étrennes 
mignones  (1)  que  vous  trouverez  son 
nom  et  celui  du  prince  Kabardinski. 
Toutes  les  gazettes  ont  assez  retenti 
et  retentissent  encore  du  nom  du 
frère  aîné  :  il  y  a  sans  doute  des 
Russes  à  Paris  ;  parlez-leur-en,  sans 
entrer  dans  aucun  détail,  et  vous 
verrez  ce  qu'ils  vous  en  diront.  Quant 
au  pays  dont  vous  doutez  aussi,  pre- 
nez la  peine  d'ouvrir  le  tome  cin- 
quième de  l'histoire  naturelle  de  M.  de 
Buffon,  et  la  page  20  (2)  vous  ins- 
truira de  ce  que  sont  les  peuples  de 
Kabardinski,  et  s'ils  sont  tant  à  dé- 
daigner; selon  cet  auteur,  et  selon  la 
vérité,  les  habitans  de  cette  contrée 
sont  les  plus  vigoureux  hommes  que 


(1)  C'est  le  titre  du  petit  almanach  pari- 
sien où  on  avait  cherché  vainement. 

(2)  Kabardinski,  nom  de  peuplade,  édi- 
tion de  1769. 


56  CORRESPONDANCE 


Ton  connoisse  :  son  altesse  soutient 
bien  la  réputation  de  son  pays. 

Il  vous  semble  extraordinaire  que 
le  prince  paj^e  les  dettes  de  son  père, 
ayant  un  frère  souverain;  vous  sau- 
rez que  comme  le  prince  Héraclius 
lui  a  fait  un  sort  beaucoup  plus  con- 
sidérable qu'il  ne  devoit  l'espérer,  il 
est  convenu,  en  revanche,  de  liqui- 
der sur  ses  revenus  une  partie  des 
dettes  contractées  par  leur  père.  Dans 
deux  ans,  il  sera  tout-à-fait  quitte  ; 
cela  n'empêche  pas  qu'il  ne  soit  puis- 
samment riche,  même  dans  ce  mo- 
ment-ci. 

Je  crois  qu'il  est  fort  heureux  pour 
votre  sœur  que  vous  n'ayez  pas  suivi 
son  conseil,  en  ne  me  répondant 
pas. 

Son  altesse  est  ici  depuis  deux 
jours  ;  je  l'ai  déterminée,  avec  bien 
de  la  peine,  à  écrire  à  votre  sœur,  et 
je  joins  ici  sa  lettre.  Je  n'ai  pas  osé 
lui  parler  du  portrait  ;  c'est  une  ma- 
tière trop  délicate  pour  ce  moment- 


CORRESPONDANCE  67 


ci  :  d'ailleurs  il  eût  peut-être  voulu 
voir  la  lettre  où  on  le  demandoit,  et 
s'il  avoit  lu  celle  que  j'ai  reçue  de 
vous,  il  ne  seroit  plus  question  de 
rien,  et  il  eût  été  impossible  de  le 
ramener.  Le  prince,  quoique  doux  et 
complaisant,  est  fort  haut  et  très 
susceptible. 

Vous  faites  une  réflexion  très-juste, 
que  j'ai  tort  de  me  servir  d'une  main 
étrangère  pour  des  choses  de  cette 
nature;  mais  rassurez-vous  :  mon 
secrétaire  est  si  bète  qu'il  ne  com- 
prend pas  un  mot  de  ce  qu'il  écrit, 
et  de  plus,  je  vous  évite  de  lire  mon 
grifl'onnage,  car  je  ne  peins  pas 
bien. 

Je  suis  fâché  que  la  dernière 
phrase  de  ma  lettre  ait  présenté  à 
votre  sœur  des  idées  un  peu  crous- 
tilleuses  :  j'éviterai  de  retomber  dans 
la  même  faute;  mais  je  vous  dirai, 
entre  nous,  que,  puisqu'elle  n'aime 
pas  à  s'amuser  en  idée,  le  prince  est 
bien  son  affaire,  et  l'amusera  réelle- 


58  CORRESPONDANCE 


ment.  Quant  à  moi,  je  vous  assure 
que  je  suis  aussi  pour  les  plaisirs 
réels  et  palpables  :  je  puis  dire,  en 
toute  vérité,  que  Vénus  ne  m'a  ja- 
mais pris  pour  Mars  en  carême. 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 


Réponse  de  Saulnier  aînée, 

Paris,  14  décembre  1785. 

Je  ne  puis  imaginer,  monsieur, 
que  vous  montrez  de  l'étonnement 
de  ce  que  j'ai  lu  trois  fois  ou  quatre 
fois  une  lettre  charmante. 

Tel  est  le  charme  des  choses  écri- 
tes avec  esprit  lorsqu'on  les  a  lues, 
on  veut  les  relire  encore,  mais  mal- 
gré cela  il  ne  faut  point  que  l'esprit 
nous  fasse  donner  dans  l'illusion  ; 
insi  les  grâces  et  le  slil  séduisant  de 
vos  lettres  n'empêchera  pas  ma  rai- 


CORRESPONDANCE  59 


son  d'en  aprécier  les  motifs,  et  d'en 
peser  les  conséquences. 

Il  me  paroit  bien  étrange  qu'un 
prince  soit  amoureux  de  ma  sœur 
qu'il  n'a  jamais  vue.  N'est-ce  pas  un 
peu  Domguichote  et  l'aveu  le  plus 
flatteur  en  pareil  cas  doit  il  paroitre 
sincère.  Ah  !  ceci  à  trop  l'air  de 
quelque  tour  d'un  chevalier  françois, 
pour  que  l'on  puisse  raisonnable- 
ment y  ajouter  fois  que  voulez-vous! 
l'on  fait  tant  de  ces  petites  méchan- 
cetés à  Paris  qu'il  faut  bien  que  la 
méfiance  et  la  circonspection  soit 
notre  sauve  garde  pour  qu'on  ne 
fasse  pas  des  risées  sur  notre  comte. 

De  plus  quelque  crédule  et  quel- 
que simple  que  je  fusse,  comment 
vouderiez  vous  que  je  crusse  ce  que 
vous  suposez  que  votre  sécraiter  à 
transcrit  lui-même.  En  véritté,  il 
faudroit  être  bien  complaisant  pour 
souxcrire  à  un  pareil  aveu.  Non, 
non,  je  n'en  croi  rien.  Vous  avez  fait 
une  école  en  prenent  ce  biais  pour 


60  CORRESPO.NDA.NCE 


répondre  à  robgection  que  je  vous  fis 
de  ce  qu'en  pareil  cas  vous  vous  ser- 
viez d'une  main  étrangère.  Je  me 
rappelle  que  dans  une  comédie  mo- 
derne, je  lu  :  Mondieu  que  ces  gens 
d'esprit  sont  sot.  Permettes  moi  de  me 
sersir  de  ce  passage,  et  vous  dire,  moi  : 
hîon  dieu  que  ces  gens  d'esprit  sont 
étourdis. 

Vous  me  renvoyez  aux  gasetes  et 
aux  journaux  qui  doivent  m'instruire 
du  prince  Kabardinski  et  du  prince 
son  frère.  Doi  je  m'imposer  une 
tache  si  dure  que  de  les  parcourir 
tous.  A  la  bonheur  si  ces  gazetes  et 
ces  journaux  étoient  écrites  d'un  stil 
tel  que  celui  de  la  ?^ouvelle  Heloise  ! 
De  plus,  la  Crimée  désolée  tour  à 
tour  par  les  armes  des  Turcs  et  des 
Russes,  prouveroit  elle  quelque  cho- 
se en  faveur  du  héros  phantastique 
qu'il  vous  plairoit  d'imaginer. 

Avec  tout  votre  esprit,  monsieur 
le  romancier,  vous  avez  fait  une 
école,  et  même  je  pourois  en  citer 


CORRESPO'DANCE  61 


plus  d'une.  La  tête  du  roman  alloit 
bien,  mais  vous  avez  péchez  par  la 
queue,  et  je  vous  laisse  à  penser  si 
je  devois  m'en  appercevoir. 

J'ai  lu  la  lettre  de  son  altesse,  elle 
n'est  pas  moins  intéressante  que  la 
votre,  mais  ma  sœur  ne  peut  y  ré- 
pondre actuelment.  Elle  n'est  point  à 
Paris.  Comme  elle  a  été  fort  malade 
elle  est  partie  pour  la  campagne  afin 
d'y  respirer  un  air  plus  salutere.  Je 
lui  porterai  la  lettre,  mais  ce  ne  peut 
être  avant  huit  jours  et  je  songe  que 
dans  cet  intervalle  je  peux  encore 
recevoir  une  lettre  de  vous.  Je  la  lui 
enverrais,  mais  elle  ne  se  détermine- 
roit  point  à  répondre  si  je  n'étois 
présente,  parce  qu'elle  présume  qu'il 
en  doit  être  de  votre  prince  Héra- 
crius  comme  de  celui  de  Cornail.  Vous 
entendez  ce  que  cela  veut  dire.  Je 
lirai  M.  de  Buffon,  quoique  je  n'en 
puisse  pas  saisir  toutes  les  beautés. 
Il  n'est  rien  que  je  ne  fasse  pour 
connoitre  les  peuples  de  Kabardinski. 

6 


62  CORRESPONDANCE 


Je  VOUS  prie  de  dire  au  prince  que 
ma  sœur  est  à  trente  lieue  de  Paris 
ou  elle  reslera  une  quinzaine  de 
jours  pour  sa  santé,  elle  sera  sans 
doutte  bien  flattée  en  recevant  la 
lettre. 

Vous  me  marquez  que  vous  venez 
à  Paris,  je  n'ai  pu  voir  en  quel 
temps;  vous  avez  mis  le  cachet  sur  la 
datte  et  je  l'ai  ouverte  de  manier  que 
je  n'ai  pu  la  déchiffrer.  Marquez- 
nous  S.  V.  P.  quand  vous  revien- 
drez, et  ne  douttez  point  de  l'acueil 
que  vous  avez  droit  d'attendre  en 
arrivant  à  Paris  et  des  sentimens 
avec  lesquels,  etc.  —  S...  l'aînée. 


A  Mademoiselle  S...   rainée,  à  Paris 


(Protestations  de  Caillot-Duval,  qui  se  dit 
compromis  par  le  silence  de  Saulnier 
cadette.  L'aînée  le  console  en  devinant  un 
logogriphe  composé  pendant  sa  disgrâce). 


CORRESPONDANCE  63 


Nancy,  le  25  décembre  1785. 

Votre  lettre  du  14,  mademoiselle, 
m'est  parvenue  il  y  a  quelques  jours; 
je  vous  avoue  qu'elle  m'a  causé  le 
plus  grand  étonnement  par  le  ton  de 
plaisanterie  qui  y  règne.  La  chose 
d'elle-même  étoit  assez  sérieuse,  soit 
par  le  personnage  qu'elle  mettoit  en 
jeu,  soit  par  la  sincérité  des  aveux 
que  renfermoient  mes  lettres.  Le 
silence  obstiné  de  votre  sœur  m'a 
forcé  de  montrer  au  prince  votre 
réponse,  pour  me  soustraire  aux 
reproches  dont  il  m'accabloit;  il  en 
a  été  indigné,  et,  dans  sa  colère,  il 
m'a  tenu  à  peu  près  ce  langage  (les 
yeux  hagards  et  l'écume  sur  les 
lèvres)  :  Vous  êtes  bien  osé,  de 
m'avoir  compromis  avec  de  pareilles 
caillettes  (c'est  son  mot  favori)  ;  vous 
mériteriez  que  je  vous  envoyasse  à 
Lodeorbarli  (1)  (c'est  la  prison  d'Etat 

(i)  Nous  laissons  aux  amateurs  le  soin 
de  deviner  les  anagrammes  qui  suivent; 


64  CORRESPONDANCE 


chez  le  prince,  située  près  du  Pont- 
Euxin)  ;  je  veux  bien  vous  pardon- 
ner en  mémoire  de  vos  services  pas- 
sés, mais  vous  serez  un  mois  sans 
manger  à  ma  table,  et  jusques-là 
vous  vivrez  de  codelipons  (nourriture 
mal-saine)  et  de  chartoufedit  (boisson 
exécrable).  Voilà  pourtant  ce  que 
vous  m'attirez,  pour  avoir  voulu  ren- 
dre serv^ice  à  votre  sœur;  c'est  une 
leçon  pour  l'avenir.  Il  a  terminé  sa 
brusque  incartade  par  me  dire  qu'il 
ne  vouloit  plus  entendre  parler  de 
vous,  et  qu'il  se  repentoit  de  s'être 
reposé  si  long-temps  sur  des  petites 
perronelles  (passez-moi  le  mot).  J'ai 
fait  mon  possible  pour  l'appaiser, 
mais  j'ai  reconnu  que  le  seul  moyen, 
s'il  y  en  a  un,  est  une  lettre  de  votre 
sœur,  ou  au  moins  de  vous,  adressée 
à  lui-même.  11  n'est  pas  mal  inten- 
tionné pour  vous  :  son  plus  grand 
mécontentement  vient  de  votre  sœur. 


celui  du  10  janvier  est  assez  clair  pour 
donner  une  idée  du  reste. 


CORRESPONDA>TE  65 


Si  VOUS  ne  pouvez  vous  déterminer 
à  écrire,  votre  sœur  ni  vous,  au 
moins  apprenez-moi  si,  comme  je 
l'espère,  vous  m'avez  gardé  le  secret 
le  plus  inviolable.  Je  serois  perdu,  si 
vous  y  aviez  manqué.  Vous  voyez 
que  mon  sort  est  entre  vos  mains  : 
mais  je  vous  crois  trop  honnête  pour 
abuser  de  la  confiance  que  j'ai  eue 
en  vous.  Je  suis  menacé,  dans  ce 
cas,  du  supplice  des  courtousedilles , 
toujours  suivi  de  la  ruine  du  principe 
générateur. 

Je  ne  sais  où  vous  avez  pris  que  la 
Crimée  étoit  désolée  tour  à  tour  par 
les  Russes  et  les  Turcs  :  elle  ne  l'est 
par  personne.  Ces  climats  sont  pro- 
tégés par  la  division  du  prince  Bata- 
nipet,  qui  est  composée  des  trois  régi- 
mens  des  Pasteroipètes,  Friscarpètes  et 
Sinimocupêtes  :  ce  sont  des  troupes 
superbes,  faciles  à  entamer,  mais 
fort  aisées  à  recruter. 

Je  dois  entendre,  selon  vous,  ce  que 
c'est  que  le  prince  de  Co?wn7;  j'avoue, 

6. 


66  CORRESPONDANCE 


à  ma  honte,  que  c'est  la  première 
fois  que  j'en  entends  parler.  Si  j'avois 
affaire  à  une  personne  moins  ins- 
truite, je  croirois  qu'elle  a  voulu  dire 
Corneille;  mais  ce  seroit  vous  faire 
injure,  que  de  vous  croire  capable 
d'une  erreur  aussi  grossière. 

J'attends  incessamment  de  vos 
nouvelles,  et  je  vous  prie  de  me 
croire,  en  attendant,  etc.  —  Caillot 

DUVAL. 

P.-S.  —  Etant  peu  occupé  dans  ce 
moment,  je  me  suis  permis  un  petit 
logogryphe  que  je  soumets  à  votre 
jugement. 

Je  vaux  plus  de  cinq  sans  ma  queue. 
Et  ne  vaux  qu'un  avec  ma  queue  : 
Entouré  de  blanc  sans  ma  queue. 
Cerné  de  noir  avec  ma  queue. 
Vous  me  chérissez  sans  ma  queue, 
Vous  m'adorez  avec  ma  queue. 
Je  suis  en  montre  sans  ma  queue. 
Et  je  me  montre  avec  ma  queue. 

Ce  seroit  faire  injure  à  votre  péné- 
tration que  d'y  joindre  le  mot  :  si  Iç 


CORRESPONDANCE  67 


jeu  VOUS  plaît  vous  n'avez  qu'à  dire, 
vous  en  recevrez  un  par  tous  les 
courriers.  Une  personne  aussi  ins- 
truite que  vous  connoît  sans  doute 
les  chiffres  romains.  Vous  voyez  que 
je  vous  mets  sur  la  voie. 


Paris,  le  28  décembre  1785. 

Quelque  disposée  que  je  fusse  à 
continuer  la  correspondance  sur  le 
ton  de  plaisanterie  qui  semble  en 
effet  convenir  à  tout  ceci,  sependant 
le  tableau  touchant  et  pathétique  que 
vous  m'avez  fait  de  la  situation  em- 
barrassante où  vous  vous  êtes  trouvé 
à  l'abord  du  prince,  m'engage  de 
vous  répondre  plus  sérieusement.  J'ai 
en  vérité  beaucoup  de  peine  du  mau- 
vais traitement  que  vous  avez  éprou- 
vez de  la  par  du  prince.  Quoi  !  pour 


68  CORRESPONDANCE 


une  bagatelle  parler  de  prison  d'Etat! 
vous  condamner  pour  un  mois  à  ne 
mangerqueducoû?e/î;}o«,etneboireque 
du  chartoufédu  c'est  en  véritté  av^oir  un 
caracter  dur  je  vois  bien  qu'il  ne  fait 
pas  toujours  bon  de  badiner  avec  les 
princes  tartares.  San  doute  les  fem- 
mes de  Karbardinki  accoutumées  à 
la  dépendance  à  l'égard  des  hommes 
n'ont  pas  encor  pris  le  soin  de  poli- 
ser  leurs  manières  grossières.  Je  vou- 
drois  bien  être  plus  près  de  vous 
pour  tacher  d'adoucir  la  rigueur  du 
procédé  de  son  altesse  car  je  pense 
que  lorsquon  fait  un  repas  aussi  mai- 
gre que  celui  auquelle  le  prince  vous 
acondanné  il  n'est  pas  possible  alors 
de  parler  d'amour  bien  haud.  Je 
me  ferois  un  devoir  de  vous  visi- 
ter dans  votre  prison,  je  me  charge- 
roit  de  la  fonction  de  votre  maître 
d'hôtel,  votre  table  seroit  servie  sans 
profusion  mais  avec  délicatesse  et  le 
vin  de  Champagne  et  de  Bourgogne 
tiendroientla  place  d'une  boisson  qui 


CORRESPONDANCE  69 


peut-être  est  d'usage  lorsqu'on  a  be- 
soin d'observer  un  régime.  San  doute, 
la  diette  ne  convient  qu'aux  amans 
langoureux  qui  ne  vivent  que  de  sou- 
pirs et  meurent  par  métaphore  mais 
ce  doit  être  autre  chose  pour  vous 
à  qui  des  circonstances  fâcheuses  ne 
sauroient  en  lever  la  gaité  de  votre 
esprit  et  vous  empechét  de  faire  des 
logogryphes  (je  vous  previen  que  j'ai 
deviné  le  votre  sur  le  champ  et  vous 
n'en  serez  pas  surpris).  Cet  bien  fait 
avous  de  mêler  du  badinage  par  mi 
les  choses  les  plus  graves.  Vous  mé- 
rités d'être  François  et  je  vous  soup- 
çonne beaucoup  de  l'être. 

Le  courroux  du  prince  m'a  causé 
véritablement  de  la  peine  mais  c'est 
pour  vous  que  j'ai  craint.  Je  lui  passe 
très-volontiers  les  termes  dont  il  s'est 
servi  pour  nous  apostropher.  On  voit 
bien  quils  se  sent  un  peu  de  la  ru- 
desse du  climat  qu'il  habite,  mais, 
quand  il  aurat  séjourné  quelque  tems 
à  Paris  en  devenant  un  prince  acconi- 


70  CORRESPONDANCE 


pli,  il  apprendra  que  les  manières 
honnaites  et  gracieuses  dont  on  use 
à  l'égard  des  femmes  rendent  leur 
commerce  plus  doux  et  plus  agréa- 
ble. 

Adieu,  pénitent  agréable,  vous 
allez  commencer  votre  ramadan,  je 
vous  souhaite  patience  et  bon  cou- 
rage, faites  ensorte  de  venir  au  plu- 
tôt participer  aux  amusemens  de  no- 
tre carvaval. 

J'ai  l'honeur  d'être,  etc.  —  S... 
rainée. 


A  Mademoiselle  Saulnier  l'aînée. 

(Cette  fois,  GaillotDuval,  visiblement  à 
bout,  va  dépasser  les  bornes  de  la  plaisan- 
terie. Il  devient  trop  grossier  pour  qu'on 
puisse  s'y  tromper.  La  correspondance  est 
close). 

Nancy;  le  10  janvier  1786, 

J'ai    reçu,   ma   charmante    amie, 


CORRESPO>fDANCE  7l 


votre  aimable  épître  du  28;  elle  m'a 
réconforté  au  point  de  faire  hausser 
mes  actions  à  un  degré  que  je  ne 
connaissois  plus  depuis  ma  disgrâce. 

La  nature,  muette  chez  moi,  s'est 
fait  entendre  avec  l'énergie  de  mes 
premières  années  :  hier  encore,  en- 
tièrement occupé  de  vous  pendant 
mon  sommeil,  je  me  suis  réveillé 
nageant  dans  une  mer  de  délices. 
Non,  je  ne  puis  me  persuader  que 
cet  ordre  mendiant,  si  connu  par  son 
extérieur  bizarre,  ait  jamais  eu 
d'aussi  bonne  fortune. 

Ce  qui  a  mis  le  comble  à  ma  féli- 
cité, c'est  que  son  altesse  a  bien  vou- 
lu oublier  mes  torts,  et  me  rendre 
ses  bonnes  grâces  au  jour  de  l'an. 
J'ai  été  admis  à  l'honneur  du  sai- 
cebul  ;  c'est  ce  qui  répond  à  la 
faveur  de  baiser  la  main  :  mon  ordi- 
naire a  été  changé  ;  je  mange  à  la 
table  du  prince,  et  tous  les  jours 
nous  nous  régalons  de  cagiipeles,  c'est 
son  plat  favori  :  il  répond  à  cette 


72  CORRESPONDANCE 


espèce  d'oubliés  que  vous  appelez 
plaisir  des  dames  ;  il  faut  toujours  les 
manger  entiers,  ou  ils  ne  valent  rien. 
Vous  savez  mieux  que  personne 
combien  il  est  difficile  de  garder 
long-temps  intacts  des  objets  aussi 
délicats. 

Il  y  a  toute  apparence  que  nous  ne 
serons  à  Paris  que  vers  le  milieu  de 
février  :  je  me  ferai  un  plaisir  de  me 
rendre  chez  vous  le  plutôt  possible  ; 
ma  consolation,  jusqu  à  ce  moment, 
sera  de  recevoir  de  vos  chères  let- 
tres. Quant  au  prince^  il  ne  m'a  plus 
parlé  de  vous,  et  vous  sentez  que  je 
n'ai  pas  été  tenté  de  lui  en  ouvrir  la 
bouche  ;  car  j'ai  encore  le  gosier  em- 
pâté de  ce  vilain  chartoufedu,  et  de 
ces  maudits  codeîipons,  qui  ont  pensé 
m'étrangler. 

Je  m'attend  ois  à  voir,  dans  votre 
lettre,,  le  mot  du  logogryphe  que  je 
vous  ai  envoyé  :  dès  que  vous  l'avez 
deviné,  vous  auriez  dû  me  le  man- 
der; je  vous  en  aurois  envoyé  un 


CORRESPONDANCE  73 


autre.  Je  travaille  en  ce  genre,  sans 
prétention  et  avec  facilité,  je  tourne 
aussi  fort  bien  les  compliments  de 
bonne  année  et  les  envois  d'étren- 
ncs;  ça  été  même  l'origine  de  ma 
fortune. 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 


II 


A  M.  Le  Cat,  Procureur  au  présidial, 
à  Abbeville. 

Caillot-Duval,  débutant  littéraire,  de- 
mande des  conseils  à  Le  Cat,  qu'il  admire. 
Il  lui  offre  l'examen  d'un  petit  poème  de 
vingt-quatre  chants  pour  commencer  et 
finit  par  lui  faire  espérer  sa  nomination 
d'académicien  à  Saint-Pétersbourg  par  la 
protection  du  Prince  Kabardinski,  auquel 
Le  Cat,  plein  d'espoir,  adresse  aussitôt  une 
Epitre  en  vers. 


li 


CORRESPO.XDA.NCE 


Nancy,  le  23  septembre  1783. 

Le  conte  des  Grelots,  monsieur, 
l'analyse  des  eaux  de  Fruges  (1)  et 
nombre  de  chansons,  d'épigrammes, 
de  logogryphes  et  d'amphj'gouris, 
dont  vous  avez  enrichi  le  journal  lit- 
téraire de  Nancy,  m'ont  donné  la 
plus  haute  idée  de  vos  talens,  et 
m'ont  prouvé  que  les  vers  et  la  prose 
vous  étoient  également  familiers.  Je 
ne  puis  différer  plus  long-temps  le 
tribut  d'éloges  qui  vous  est  dû,  et 
l'hommage  de  ma  reconnaissance 
pour  le  plaisir  que  vous  m'avez  fait 
éprouver.  Que  l'auteur  de  ce  journal 
doit  se  trouver  heureux  d'avoir  en 
vous  un  collaborateur  aussi  éclairé 
qu'infatigable! 

Avec  quelle  douleur  n'ai-je  pas  vu, 
à  la  fin  du  quarante-unième  volume 
d'un  ouvrage  dont  vous  paroissez 
faire  le  cas  qu'il  mérite  {les  Contem- 


(1)  Fruges  (Pas-de-Calais),  possède  une 
source  d'eaux  minérales. 


CORRESPONDANCE  75 


poraines),  une  violente  sortie  (1)  con- 
tre un  opuscule  de  votre  façon,  que 
j'ai  trouvé  rempli  de  ce  véritable  sel 
attiqiie,  si  rare  de  nos  jours  !  Je  veux 
parler  de  ce  logogryphe  que  vous 
vous  êtes  permis,  à  si  juste  titre,  sur 
le  nom  de  M.  Rétif  (de  la  Bretonne)  : 
je  suis  étonné  que  cet  auteur  ait  ins- 
piré assez  d'intérêt  pour  qu'on  ait  pu 
prendre  ouvertement  son  parti. 

Votre  Voyage  d'Elégie,  inséré  dans 
le  dernier  journal  de  Nancy,  ne  m'a 
point  échappé  :  j'y  ai  reconnu  ce 
folâtre  enjouement  qui  caractérise 
toutes  vos  productions.  Le  nouveau 
trait  lancé  contre  M.  Rétif  m'a  paru 
piquant  et  ingénieux  :  j'ai  été  sur- 
tout enchanté  de  la  préface,  par  les 


(1)  Cette  sortie  venait  précisément  de 
M.  Fortia  lui-même.  On  la  trouvera  dans  le 
volume  indiqué,  sous  forme  de  lettre  signée 
de  ses  initiales  et  de  sa  qualité  d'officier  au 
régiment  du  Roi.  Datée  du  8  octobre  1784  ; 
elle  malmène  «  l'indécence  incroyable  d'un 
M.  Lecat  d'Abbeville  et  de  son  logogrife  », 


76  CORRESPONDANCE 


idées  neuves  et  le  sens  moral  qu'elle 
présente. 

Si  vos  occupations  vous  permet- 
tent de  me  donner  quelques  mo- 
mens,  vos  conseils  ne  pourront  qu'ê- 
tre du  plus  grand  secours  à  un 
jeune  débutant  dans  la  carrière  des 
lettres. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL- 

P.  S.  Je  vais  mettre  la  dernière 
main  à  un  ouvrage  sur  lequel  je  serai 
enchanté  d'avoir  votre  opinion. 


Réponse 

Abbeville,  le  2  octobre  1785. 

Je  suis  bien  sensible,  monsieur,  à 
vos  éloges;  je  vous  prie  d'en  rece- 
voir tous  mes  remercîments.  Je  sais 
cependant  assez  m'apprécier,  pour 
être  persuadé  que  je  ne  mérite  point 


CORRESPONDANCE  77 


les  choses  flatteuses  que  vous  m'écri- 
vez. Je  ne  suis  que  médiocrement 
lettré,  et  mon  état  qui  prend  presque 
tout  mon  temps,  m'ôte  l'espoir  d'ac- 
quérir plus  de  talent. 

Quoique  les  ouvrages  de  M.  Rétif 
me  paroissent  susceptibles  de  criti- 
que, à  bien  des  égards,  j'ai  peut- 
être  eu  tort  de  lui  déclarer  la  guerre. 
«  C'est  un  méchant  métier  que  celui 
de  médire,  » 

Si  vous  cultivez  les  lettres,  gar- 
dez-vous bien,  monsieur,  de  labou- 
rer le  champ  ingrat  de  la  satire  ;  elle 
ne  procure  que  des  désagrémens. 

Je  verrai  vos  ouvrages  avec  plai- 
sir, et  vous  dirai  ce  que  j'en  pense, 
sans  déguisement. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Le 
Cat. 

P.  S.  Vous  voudrez  bien,  à  l'ave- 
nir, affranchir  vos  lettres. 


78  CORRESPONDANCE 


A  M.  Le  Cat,  à  Abbeville 

Nancy,  le  25  octobre  1785. 

C'est  au  retour,  monsieur,  d'un 
petit  voyage,  que  j'ai  trouvé  ici  votre 
lettre  du  2  qui  m'attendoit.  Je  suis 
infiniment  flatté  de  tout  ce  que  vous 
me  dites  d'obligeant  ;  je  suis  sur- 
tout enchanté  de  voir  unie  aux  ta- 
lens,  cette  modestie  d'auteur,  si  rare 
aujourd'hui.  Il  seroit  à  désirer  que 
tous  les  littérateurs  du  siècle  suivis- 
sent un  exemple  aussi  louable  :  nous 
verrions  disparoître  ces  pamphlets, 
ces  libelles  injurieux,  qui  sont  tou- 
jours le  fruit  d'un  amour-propre  dé- 
placé. Alors  régneroit  cette  douce 
harmonie,  compagne  du  vrai  mérite, 
qui  parsemeroit  de  roses  la  carrière 
épineuse  des  lettres. 

Vous  trouverez  peut-être  que  mon 
style  se  ressent  un  peu  des  lieux  com- 
muns de  rhétorique  :  je  sens  qu'il 


CORRESPONDANCE  79 


n*est  pas  encore  assez  formé  ;  vous 
me  rendrez  un  vrai  service  de  me 
dire  ce  que  vous  y  aurez  trouvé  de 
défectueux  !  J'espère  profiter  de  vos 
observations  judicieuses.  Je  suis  dé- 
solé de  n'avoir  pu  mettre  encore  la 
dernière  main  à  un  petit  poëme  en 
vingt-quatre  chants,  que  je  soumet- 
trai à  votre  censure  ;  le  titre  en  est  : 
Amiisemens  de  la  campagne  (il  faut 
vous  dire  que  je  l'aime  beaucoup). 
J'y  ai  inséré  tous  les  détails  qui  peu- 
vent rendre  ce  tableau  piquant;  je 
n'ai  passé  sous  silence  aucun  des 
jeux  auxquels  on  s'y  adonne;  j'y  ai 
même  fait  entrer  les  échecs,  le  do- 
mino et  la  dame  polonaise,  trois  jeux 
que  vous  savez  être  de  la  plus  haute 
antiquité.  Si  je  ne  craignois  d'être 
trop  long,  je  vous  transcrirois  ici 
l'épisode  de  la  balançoire,  dont  j'ose 
croire  que  vous  ne  seriez  pas  mécon- 
tent, mais,  réflexion  faite,  j'aime 
mieux  vous  envoyer  l'ouvrage  en 
entier,   dès    qu'il  sera  terminé.   Je 


80  CORRESPONDANCE 


compte  pouvoir  le  faire  paroitre  au 
mois  de  mars. 

Dans  une  ville  où  il  y  a  une  acadé- 
mie, il  semble  qu'on  devroit  avoir 
quelques  nouveautés  en  littérature  ; 
mais  depuis  plusieurs  mois  on  est 
uniquement  absorbé  dans  l'étude 
d'une  science  qui  a  occupé  tout 
Paris,  et  sur  laquelle  je  serois  bien 
curieux  de  connoître  votre  opinion  ; 
vous  me  feriez  plaisir  de  m'en  parler 
un  peu  en  détail,  sur-tout  du  som- 
nambulisme, qui  me  paroit  être  le 
nec  plus  ultra  de  la  science  magné- 
tique. Je  ne  vous  en  écrirai  ouverte- 
ment que  quand  vous  m'aurez  fait 
part  de  votre  façon  de  penser.  Il  a 
paru  ici,  à  ce  sujet,  un  petit  ouvrage 
qui  est  devenu  fort  rare  ;  il  est  inti- 
tulé :  Correspondance  de  M.  Mesmer  (1)  ; 
si  vous  avez  le  désir  de  le  connoître, 

(1)  Fortia  et  Boisgelin  parlent  ici  de  leur 
propre  publication  (Voir  notre  avant-pro- 
pos) et  cherchent  en  Le  Cat  une  recrue 
pour  leur  petite  guerre  aux  magnétiseurs. 


CORRESPONDANCE  81 


je  m'arrangerai  pour  vous  le  faire 
passer,  franc  de  port,  et  dorénavant 
j'en  userai  de  même  pour  mes  let- 
tres :  je  conçois  que  les  littérateurs 
d'une  certaine  volée  prennent  leurs 
précautions,  car,  sans  cela,  ils  se- 
roient  inondés  d'un  fatras  de  lettres, 
ce  qui  seroit  aussi  coûteux  que  désa- 
gréable. 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 


A  M.  Le  Cat,  à  Abbeville. 

Nancy,  le  24  novembre  1785. 

L'état  de  dépérissement  et  de  ma- 
rasme dans  lequel  je  me  trouve, 
monsieur,  depuis  15  jours,  m'oblige 
de  me  servir  d'une  main  étrangère 
pour  vous  rappeler  l'indulgence  avec 
laquelle  vous  avez  bien  voulu  répon- 
dre à  ma  lettre  du  23  septembre  :  elle 


82  CORRESPONDA>'CE 


sembloit  me  promettre  une  corres- 
pondance suivie  :  à  quoi  dois-je  donc 
attribuer  le  silence  obstiné  que  vous 
gardez  avec  moi  ?  Vos  lettres  eussent 
fait  le  charme  de  ma  solitude  : 
depuis  mon  arrivée  dans  cette  ville 
je  vois  infiniment  peu  de  monde,  et 
absolument  personne  depuis  trois  se- 
maines. 

Mon  poëme  des  Amuseînens  de  la 
campagne  est  tout  à  fait  fini  ;  je  vais 
l'envoyer  à  Paris,  et  je  n'omettrai 
rien  pour  que  la  partie  typogra- 
phique soit  bien  soignée.  Il  y  aura 
vingt-quatre  gravures,  une  à  chaque 
chant,  et  de  plus  le  frontispice.  Vous 
concevez  que  cet  ouvrage  m'entraîne 
dans  de  grands  frais  :  mais  j'espère 
en  être  dédommagé.  Comme  je  ne 
veux  pas  cependant  que  vous  atten- 
diez deux  et  peut-être  trois  mois  à 
avoir  ce  poëme,  je  vous  en  fais  faire 
une  copie  fsans  préjudice  de  l'exem- 
plaire que  je  vous  destine),  et  je 
comtpe  qu'elle  sera  prête  dans  huit 


CORRESPO.NDANCE  83 


jours.  Je  pars  pour  Paris,  si  toutefois 
ma  foible  santé  me  le  permet.  Mon 
départ  est  fixé  au  15  du  mois  pro- 
chain ;  et  si,  à  cette  époque,  je  n'ai 
pas  reçu  de  vos  nouvelles,  j'attribue- 
rai votre  silence  à  la  multiplicité  de 
vos  occupations,  et  je  ne  vous  enver- 
rai pas  moins  la  copie  de  mon 
poëme  ;  mais  je  me  plais  à  croire  que 
vous  ne  voudrez  pas  me  laisser  plus 
long  temps  dans  l'inquiétude  ;  d'ail- 
leurs je  vous  avoue  que  je  serois  fort 
embarrassé  pour  vous  faire  passer 
mon  manuscrit;  la  poste  est  une  voie 
très-dispendieuse,  et  cependant  si 
vous  ne  m'en  indiquez  pas  une  autre, 
je  serai  forcé  de  m'en  servir,  et  dans 
ce  cas  je  crains  bien  que  le  plaisir 
que  vous  éprouverez  à  me  lire,  ne 
vous  dédommage  pas  des  frais. 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 

P.  S.  Si  vous  avez  quelque  répu- 
gnance à  suivre  une  correspondance 
qui  pourroit  vous  devenir  fastidieuse, 


84  CORRESPO.NDÂ.NCE 


faites-moi  la  grâce  de  me  le  mar- 
quer. 

Vous  connoissez  sans  doute  le 
poëme  de  l'harmonie  imitative  dont 
M.  Piis  (1)  vient  de  nous  régaler  :  je 
me  suis  permis  une  petite  sortie  sur 
ce  poëme,  que  je  n'ai  trouvé  ni  har- 
monieux ni  à  imiter. 

J'ose  espérer  que  vous  ne  serez  pas 
fâché  d'apprendre  que  Sa  Majesté 
l'Impératrice  de  toutes  les  Russies 
vient  de  m'envoyer  la  patente  de 
membre  de  l'Académie  impériale  de 
Pétersbourg. 


Réponse, 

Abbeville,  le  o  décembre  1783. 
V^otre  dernière  lettre,    monsieur, 

(1)  Le  26  janvier  suivant,  Caillot-Duval  se 
décidait  à  tenter  la  correspondance  avec 
Piis,  qui  ne  s'y  laissa  point  prendre. 


CORRESPONDANCE  85 


me  donne  de  vives  inquiétudes  sur 
votre  santé  ;  je  hâte  ma  réponse  pour 
vous  prier  de  m'en  donner  des  nou- 
velles, sans  retard.  Pour  moi,  j'allois 
mieux  ;  mais  la  fièvre  m'est  revenue 
depuis  quelques  jours.  Dans  cette 
maudite  saison,  on  a  tant  de  peine  à 
se  rétablir  !  Je  vous  avouerai  que  vos 
reproches  m'en  ont  fait  ;  mais  vous 
avez  vu,  par  ma  dernière,  combien 
mes  excuses  ont  été  légitimes.  Ce 
sera  toujours  un  vrai  plaisir  pour 
moi  que  d'entretenir  une  correspon- 
dance suivie  avec  vous,  et  vous  pou- 
V3Z  compter  que  quand  il  y  aura  du 
retard  de  ma  part,  ce  ne  sera  jamais 
qu'aux  événemens  imprévus  et  à  la 
multiplicité  de  mes  occupations  qu'il 
faudra  l'attribuer. 

Je  brûle  d'envie  d'avoir  votre 
poëme  :  vous  voudrez  bien  faire 
remettre  le  manuscrit  que  vous 
me  destinez  à  M.  Marcotte,  chez 
M.  Brouet,  procureur  au  parlement, 
rue  Mazarine,  à  Paris  :  ce  M.  Mar- 

8 


86  CORRESPONDANCE 


cotte   a   des    occasions,    toutes    les 
semaines,  pour  Abbeville. 

Recevez,  je  vous  prie,  mes  sincères 
félicitations,  sur  la  distinction  flat- 
teuse que  l'Impératrice  de  Russie 
vient  de  vous  accorder  :  je  ne  doute 
pas  que  votre  poëme  ne  vous  en  pro- 
cure, qui  ne  le  seront  pas  moins. 
Quoique  je  ne  soye  d'aucun  corps 
littéraire,  et  que  je  n'aye  jamais  fait 
de  démarches  à  ce  sujet,  je  ne  vous 
dissimulerai  pas  que  mon  amour- 
propre  seroit  agréablement  cha- 
touillé, si  je  devenois  académicien. 

Je  ne  connois  point  le  poëme  de 
l'harmonie  imitative,  mais  j'en  ai 
toujours  mal  auguré.  M.  de  Piis  n'est 
rien  moins  que  propre  à  ce  genre, 
bien  différent  de  celui  de  briller  dans 
les  vaudevilles.  Ses  petits  opéras 
offrent  souvent  des  tableaux  ingé- 
nieux ;  il  met  beaucoup  de  gaieté 
dans  ses  ouvrages,  mais  on  peut  lui 
reprocher  des  calembours,  de  mau- 
vaises pointes,   et  quelquefois  une 


CORRESPONDANCE  87 


gravelure  trop  forte.  Il  ne  faudroit 
pas  moins  qu'un  Boileau  pour  nous 
donner  un  bc>n  poëme  sur  l'harmonie 
imitative,  et  je  ne  doute  pas  que  ce 
ne  soit  avec  raison  que  vous  n'ayez 
fait  une  sortie  sur  celui  de  M.  de  Piis. 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Le 
Cat. 


A  M.  le  Cat,  à  Ahheville. 

Nanc5^  le  14  décembre  1785. 

Je  suis  infiniment  sensible,  mon- 
sieur, à  l'intérêt  que  vous  voulez 
bien  prendre  à  ma  fâcheuse  situa- 
tion :  il  m'est  encore  impossible  de 
me  rendre  à  Paris,  comme  je  croyois 
pouvoir  le  faire  ;  je  ne  puis  m'occu- 
per  de  choses  sérieuses,  et  c'est  ce 
qui  m'empêche  de  mettre  la  dernière 
main  à  mon  poëme  :  ce  qui  me  reste 
à  faire  seroit  tout  au  plus  l'ouvrage 


88  CORRESPONDANCE 


de  quatre  jours,  si  je  me  portois  bien. 
Je  vais  envoyer  à  Paris,  et  faire  re- 
mettre, à  l'adresse  que  vous  m'indi- 
quez, la  brochure  sur  le  magnétisme, 
dont  je  vous  ai  parlé  :  je  vous  fais  le 
sacrifice  de  mon  exemplaire,  car  cet 
ouvrage  est  devenu  introuvable.  Je 
suis  très-curieux  de  savoir  ce  que 
vous  penserez  de  cette  bagatelle  ;  j'y 
ai  trouvé  de  l'esprit,  de  la  gaieté  et 
des  plaisanteries  neuves  ;  le  style  en 
est  assez  coulant,  quoique  concis;  je 
pense  que  vous  ne  serez  pas  non  plus 
mécontent  de  la  partie  typogra- 
phique. 

Je  vous  remercie  des  éloges  flat- 
teurs dont  vous  m'honorez  :  si  vous 
n'êtes  membre  d'aucun  corps  litté- 
raire, c'est  que  vous  n'avez  fait 
aucune  démarche  pour  cela  ;  mais  il 
est  une  manière  d'en  faire,  qui  ne 
peut  offenser  votre  délicatesse,  et 
qui  réussira  probablement.  Je  n'avois 
pas,  à  beaucoup  près,  autant  de 
titres  littéraires  que  vous  pourriez  en 


CORRESPONDANCE  89 


rassembler  :  si  vous  voulez  essayer 
de  ce  que  je  vais  vous  dire,  je  suis 
persuadé  que  nous  serons  liientôt 
confrères.  Je  suis  dans  la  plus  grande 
intimité  avec  le  prince  Kabardimki, 
frère  puîné  du  prince  HéracUiis,  que 
vous  connoissez  sûrement  de  nom  ; 
c'est  par  son  entremise  que  j'ai 
obtenu  le  titre  flatteur  dont  je  viens 
d'être  décoré.  Je  puis  compter  assez 
sur  son  amitié  pour  être  sûr  qu'il  ne 
refusera  pas  à  mes  sollicitations  la 
même  grâce  pour  un  homme  de  let- 
tres présenté  par  moi  ;  en  consé- 
quence, je  crois  que,  pour  le  disposer 
en  votre  faveur,  vous  devriez  m'a- 
dresser,  pour  lui,  une  pièce  de  vers, 
dont  voici  le  texte,  en  partie.  Le 
prince  est  au  mieux  avec  la  Sémira- 
mis  du  Nord  ;  sa  femme,  qui  est  une 
Géorgienne,  vient  d'accoucher  de 
cinq  enfants  mâles,  ce  dont  il  n'y  a 
pas  d'exemple  (1)  ;  ils  vivent  tous.  La 

(1)  Mademoiselle  Saulnier  n'aurait  pas 

8. 


90  CORRESPONDANCE 


mère  seule  a  conservé  un  léger  fré- 
missement dans  les  muscles  zigoma- 
tiques,  ce  qui  fait  qu'elle  a  toujours 
l'air  de  rire.  Les  cinq  enfants  ont 
tous  l'assurance  d'une  compagnie 
dans  les  volontaires  de  Crimée  : 
voilà,  si  je  ne  me  trompe,  un  cane- 
vas assez  étendu.  La  forme  de  l'épître 
me  paroît  la  plus  convenable.  Si  vous 
avez  quelques  épigrammes  neuves  et 
fraîches,  vous  pourrez  me  les  en- 
voyer aussi  :  le  prince  aime  beaucoup 
ce  genre-là. 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 


laissé  passer  les  cinq  enfants  ;  mais  l'espoir 
d'être  académicien  russe  empêche  Le  Gat 
de  douter  du  prince  remarqué  par  Cathe- 
rine II.  En  mars  1829,  la  martiale  élégance 
dos  Circassiens  de  Kabardah  était  encure  re- 
connue par  le  tome  V  d'un  Dictionnaire 
géographique  universel  (Paris, Rilian,  in-8.) 
Leurs  femmes  étaient  non  moins  célèbres 
par  leur  beauté.  —  V.  Kabardinski,  à  la 
table. 


CORRESPONDANCE  91 


Réponse. 

Abbeville,  le  28  décembre  1785. 

Je  n'ai  reçu,  Monsieur,  que  le  24 
de  ce  mois  votre  lettre  datée  du  14  : 
j'y  vois  avec  peine  que  votre  situa- 
tion est  toujours  la  même.  Ménagez- 
vous  extrêmement,  surtout  ne  vous 
fatiguez  point  l'esprit  par  aucun  tra- 
vail littéraire.  Le  physique  est  telle- 
ment lié  au  moral,  que,  quand 
celui-là  éprouve  quelqu'affaissement, 
il  faut  laisser  celui-ci  dans  le  plus 
grand  repos.  Quels  sont  donc  vos 
maux  et  les  remèdes  que  vous  leur 
opposez? 

Le  vif  intérêt  que  je  prends  à  vous 
est  le  motif  de  ma  curiosité  ;  j'ai  été 
autrefois  si  long-temps  souffrant  et 
valétudinaire,  que  j'en  suis  presque 
devenu  médecin  ;  du  moins  ai-je  fait 
quelques  études  dans  l'art  de  guérir. 
Vous  avez,  je  n'en  doute  pas,  des 
gens  très-instruits  qui  vous  dirigent. 


92  CORRESPONDANCE 


mais  il  pourroit  se  faire  que  mes 
conseils  vous  fussent  salutaires,  et 
vous  savez  «  qu'un  sot  quelquefois 
ouvre  un  avis  important  ». 

J'attends  donc  votre  réponse  à  ce 
sujet  sans  retard.  Comme  je  ne  veux 
point  vous  priver  de  votre  brochure 
sur  le  magnétisme,  quand  je  l'aurai 
reçue  et  lue,  je  vous  la  ferai  repas- 
ser, et  même  si  votre  voyage  à  Paris 
est  encore  différé  pour  quelque 
temps,  je  pourrai  vous  la  remettre 
moi-même,  car  je  crois  me  rendre 
dans  cette  capitale  vers  la  fin  du 
Carême,  et  ce  me  seroit  un  bien 
grand  plaisir  de  vous  y  voir,  et  de 
trouver  cette  occasion  de  resserrer 
plus  étroitement  notre  liaison,  je 
n'ose  vous  dire  notre  amitié. 

J'adopte  avec  le  plus  grand  em- 
pressement le  parti  que  vous  m'offrez 
pour  parvenir  à  une  confraternité 
qui  me  seroit  bien  chère.  Je  sens 
comme  vous  que  pour  cela  il  faut  que 
je  rime  en  l'honneur  du  Prince,  et 


CORRESPONDAÎCCE  93 


que  l'épître  en  ce  cas  est  l'ouvrage  le 
plus  convenable  ;  mais  je  vous  avoue- 
rai que  ce  genre  n'est  pas  le  mien.  Je 
n'ai  fait  dans  ma  vie  que  deux 
épîtres,  encore  sont- elles  très-foibles; 
vous  en  avez  pu  voir  une  dans  le 
journal  de  Nancy,  adressée  à  M.  l'in- 
tendant d'Amiens  :  il  est  vrai  qu'elle 
y  a  parue  très-défigurée,  et  avec  des 
fautes  typographiques  inexcusables. 
L'auteur  de  ce  journal  paroit  n'être 
guère  soigneux  de  corriger  les  épreu- 
ves. Malgré  mon  inaptitude  épisto- 
laire,  je  vais  faire  mes  efforts  pour 
tirer  de  mon  cerveau  quelque  chose 
qui  ne  soit  pas  tout  à  fait  indigne 
d'être  présenté  au  prince,  et  ne  tar- 
derai pas  à  vous  l'adresser  ;  en  atten- 
dant, je  vous  envoie  quelques  fruits 
de  mes  loisirs,  qui  n'ont  pas  encore 
paru,  à  l'exception,  cependant,  des 
trois  derniers  morceaux,  qui  ont 
été  insérés  dans  V Année  littéraire; 
presque  tous  sont  dans  le  genre  épi- 
grammatique.  Vous  jugerez  s'il  n'en 


94  CORRESPONDANCE 


trouve  qui  puissent  être  montrés  au 
prince.  Je  me  recommande  et  m'en 
rapporte  à  vous  sur  les  moyens  d'ob- 
tenir son  suffrage. 

Je  travaillois  à  une  parodie  en 
vers  de  Méde'e,  tragédie  dans  laquelle 
il  y  aura  beaucoup  de  caricatures  sur 
plusieurs  autres  tragédies,  lorsque  la 
maladie  que  je  viens  d'essuyer,  et 
qui  a  mis  un  retard  considérable 
dans  toutes  mes  affaires,  m'a  obligé 
de  renoncer  pour  quelque  temps  à 
tout  travail  littéraire.  —  Recevez,  je 
vous  prie,  les  vœux  sincères  que  je 
forme  pour  vous^  et  soyez  persuadé 
que  ce  n'est  point  l'usage  seul  qui  les 
dicte,  mais  bien  des  sentiments  plus 
nobles  et  plus  purs.  —  Je  vous  em- 
brasse de  tout  mon  cœur,  et  suis,  etc. 
—  Le  Cat. 


CORRESPONDANCE  95 


Abbeville,  le  7  janvier  1786. 

Monsieur,  voici  mon  épître  au 
prince  Kabardinski.  J'aurois  bien 
désiré  qu'elle  fût  plus  digne  de  lui, 
mais  j'ai  fait  tout  ce  que  j'ai  pu. 
Vous  n'ignorez  pas  combien  ce  genre 
est  difficile,  et  combien  il  est  rare  d'y 
obtenir  des  succès  ;  il  ne  faut  que  du 
goût  pour  juger  une  épître,  mais  il 
faut  être  poëte  pour  en  faire  de 
bonnes,  et  c'est  bien  à  cet  égard  que 
l'on  peut  dire  :  «  La  critique  est  aisée 
et  l'art  est  difficile  ». 

Au  surplus,  j'ose  espérer  que  vous 
voudrez  bien  présenter  au  jDrince 
mon  foible  essai  ;  muni  de  votre  pas- 
seport, peut-être  sera-t-il  accueilli,  et 
me  procurera-t-il  l'avantage  de  deve- 
nir votre  confrère.  Je  viens  d'obtenir 
l'assurance  de  la  première  place  qui 
vaquera  à  l'académie  d'Amiens,  et  ce 
seroit,  lorsque  j'en  serois  membre, 
une  grande  satisfaction  de  pouvoir 


96  CORRESPONDANCE 


VOUS  y  introduire.  Quand  votre 
poëme  sur  les  Amusements  de  la  cam- 
pagne aura  vu  le  jour,  ce  sera,  je 
crois,  le  vrai  moment  d'agir  à  ce 
sujet  :  je  vous  indiquerai  alors  la 
marche  qu'il  faudra  suivre.  —  Je  n'ai 
pas  encore  reçu  votre  brochure  sur  le 
magnétisme  ;  mandez-moi  si  vous 
l'avez  fait  remettre  à  l'adresse  que  je 
vous  ai  donnée,  et  sur-tout  n'oubliez 
pas  de  m'instruire  de  l'état  de  votre 
santé.  —  J'ai  l'honneur  d'être,  avec 
le  plus  sincère  attachement,  etc.  — 
Le  Cat. 


Epitre 


A  SON  ALTESSE  LE   PRINCE  KABARDINSKI 

Daigne,    ô    Kabardinski  I    daigne    agréer, 

[Ihommage 
D'un  riuicur  sans  éclat,  mais  vrai  dans  son 

[langage 


CORRESPONDANCE  97 


Qui  toujours  méprisa  le  vil  adulateur. 
Et  du  vice  insolent  fut  le  persécuteur; 
Qui  préféra  le  pauvre,  honnête  en  sa  misère, 
Vertueux  citoyen,  tendre  époux  et  bon  père. 
Au  grand  enorgueilli  ;  qui  voit  l'infortuné 
D'un  œil  indiflérent  au  malheur  condamné  ; 
A  cet  épais  Midas,  qui,  fier  de  ses  richesses. 
Ne  prodigue  son  or  qu'à  d'infâmes  maitres- 

[ses  ; 
Au  philosophe  altier,  dont  le  système  affreux 
Méconnoît    tout,    jusqu'à    l'existence    des 

[dieux; 
Au  poëte  sans  mœurs,  dont  la  muse  fan- 

[geuse 
Ne  trempe  ses  pinceaux  que  dans  une  eau 

[bourbeuse  ; 
A  ce  magnétiseur  qui  veut,  avec  les  doigts, 
De  Celse  et  de  Galien  surpasser  les  exploits  ; 
A  cet  auteur  rongé  des  serpents  de  l'envie. 
Qui  respire  la  rage  avec  la  jalousie. 
S'il  me  falloit  chanter  ce  peuple  d'avortons, 
Ma  Muse  briseroit  aussitôt  ses  crayons. 
Mais  pour  toi,  prince  aimable,  alors  que  je 

[te  loue, 
Minerve  m'applaudit,  la  Vérité  m'avoue. 
Né  d'antiques  aïeux,  frère  d'Héraclius, 
Mais  bien  plus  grand  encor  par  tes  propres 

[vertus, 
Qu'il  m'est  doux  de  vanter  ton  nom  et  ta 

[naissance. 
Ta  magnanimité,  ta  noble  bienfaisance  ! 

9 


98  CORRESPONDANCE 


Qu'il  m'est  doux,  en  l'offrant  mon  respect 

[et  mes  vœux, 

De  pouvoir  célébrer  tes  destins  glorieux  ! 

D'apprendre  à  l'univers  que  du  Nord  l'hé- 

[roïne. 
Que  la  Terreur  du  Turc,  l'illustre  Catherine, 
Voit  en  Kabardinski  son  ami,  son  soutien, 
Le  père  du  soldat  comme  du  citoyen. 
Cette  auguste  amitié  est  un  éloge  insigne  : 
On  ne  peut  l'obtenir  à  moins  qu'on  n'en 

[soit  digne. 
Mais  quand  la  Vérité  dirige  mon  pinceau. 
Quand  le  feu  qui  m'anime  est  pris  à  son 

[flambeau. 
Je  vois,  parmi  les  faits  qui  forment  ton 

[histoire. 
Des  faits  que  nos  neveux  pourront  à  peine 

[croire. 
Lorsque  Clio  dira,  dans  la  suite  des  temps. 
Que  ton  épouse  un  jour  te   donna  cinq 

[enfants. 
Cinq  mâles,  pleins  de  vie,  et  que  leur  sou- 

[veraine 
Alors  de  chacun  d'eux  a  fait  un  capitaine. 
Quand,    par   un    monument   des   peuples 

[révéré. 
Ce  prodige  inouï  deviendra  consacré. 
En  admirant  un  trait  si  rare  et  si  fameux. 
L'on  marquera  ta  place  au  rang  des  demi- 

[dieux. 
Tu  réaliseras  tous  les  exploits  d'Hercule. 


CORRESPONDANCE  99 


Puisse,  dans  l'avenir,  ce  trop  foible  opuscule 
Prolonger  sa  durée,  à  l'abri  de  ton  nom  ! 
Puisse-t-il,  avoué  du  dieu  de  l'Hclicon, 
Près  de  loi  reposer  an  temple  de  Mémoire  1 
Un  sort  aussi  flatteur  suffîroit  à  ma  gloire. 

Le  Cat,  à  Abbeville. 


III     , 

A  Mme  de  Launcnj.  rue  Croix-des- 
Petits-Champs,  à  Paris. 

(Caillot-Duval  propose  deux  nièces  à 
Mme  de  Launay  (1).  Celle-ci  craint  avant 
tout  la  police.  On  le  voit  bien  aux  paquets 
dont  elle  s'obstine  à  parler). 

Nancy,  le  4  novembre  1785. 

Des  circonstances  particulières, 
madame,  viennent  de  m'amener  deux 

(1)  Cette  entremetteuse  connue  servait 
de  plastron  aux  libellistes.  On  en  trouve 


100  CORRESPONDANCE 


nièces  âgées  de  quinze  et  de  dix-sept 
ans.    La  première   est    tout  à   fait 

des  preuves  dans  les  Mémoires  de  Bachau- 
mont  (1779,  31  décemDre  ;  1787,  18  et 
21  juillet.)  La  première  est  une  annonce 
simulée  :  «  Maisons  et  appartements  à  louer. 
Petit  appartement  au  o*  en  siamoise,  à 
troquer  contre  un  appartement  au  1"  en 
damas  de  trois  couleurs.  S'adresser  à  Ma- 
dame Sainte-Marie,  ouvrière  en  tours  de  lit, 
rue  de  la  Nouvelle-Halle,  ou  chez  Madame 
de  Launay,  rue  des  Petits-Champs,  où  elle 
travaille  à  la  journée  ». 

La  facétie  est  du  genre  banal,  mais  celle 
du  18  juillet  1787  est  méchante  sinon  ca- 
lomnieuse. «  On  parle  d'une  réclamation 
imprimée  de  Madame  Kornmann  contre  le 
mémoire  fictif  répandu  en  sa  faveur,  qu'on 
attribue  à  M.  Suard,  et  en  conséquence  il 
court  une  autre  facétie  :  c'est  une  lettre 
non  moins  fictive  d'une  Madame  de  Lau- 
nay, appareilleuse  très  renommée  de  cette 
capitile,  à  ce  membre  de  l'Académie  fran- 
çaise. On  croit  reconnaître,  dans  celle-ci, 
la  main  du  sieur  de  Beaumarchais  qu'on 
sait  en  vouloir  à  la  mort  à  M.  Suard  et 
d'ailleurs  êire  très  lié  avec  la  dame  de 
Launay.  On  assure  même  les  avoir  vus 
ensenible,  il  n'y  a  pas  longtemps.  » 

Les   autres   nouvelles   données   par  les 


CORRESPONDANCE  101 


neuve  :  la  seconde  n'a  eu  qu'une  fai- 
blesse avec  un  capitaine  de  hussards 
au  service  de  l'empereur;  cette  pre- 
mière inconduite  lui  a  fait  perdre  la 
tète  et  abandonner  précipitamment 
la  maison  paternelle  ;  elle  a  persuadé 
à  sa  sœur  de  l'accompagner;  celle  ci 
s'y  est  déterminée  d'autant  plus  aisé- 
ment qu'elle  était  fort  gênée  chez  ses 
parents,  et  que  son  coeur  lui  parloit 
déjà  assez  haut.  Quant  à  moi,  que 
différents  événements  ont  forcé  de 

Mémoires  montrent  que  la  police  finit  par 
s'en  mêler.  On  le  comprend  en  lisant  la  fin 
de  cette  lettre  simulée,  adressée  à  l'acadé- 
micien Suard  : 

—  «  Je  vous  offre,  monsieur,  de  vous  four- 
nir dans  le  nombre  des  demoiselles  qui  sont 
sous  mes  ordres,  celle  qui  vous  conviendra 
le  mieux.  Vous  en  userez,  gratis.  Je  sais 
très  bien  qu'un  académicien  jetonnier  n'est 
pas  dans  le  cas  de  faire  beaucoup  de  libé- 
ralités aux  femmes.  Je  suis,  etc.  De  Launay, 
nie  Cioix-des-Petits-Champs,  au  grand  bal- 
con. —  Ce  14  juillet  1787. 

—  P.  S.  Il  vient  de  m'arriver  une  jolie 
Lyonnaise  ». 

9. 


102  CORRESPONDANCE 


quitter  mon  pays  (Philisbourg  en 
Allemagne),  je  suis  établi  ici  où 
j'exerce,  dans  le  plus  grand  in- 
cognito, une  profession  qui  m'est 
assez  lucrative.  Soit  dit  entre  nous, 
j'ai  la  pratique  de  tout  le  parlement 
et  des  principaux  officiers  du  régi- 
ment du  Roi,  tous  riches  seigneurs. 
Cependant,  je  crois  que  les  deux  per- 
sonnes dont  je  viens  de  vous  parler 
sont  des  morceaux  trop  friands  pour 
ce  pays-ci,  et  qui  ne  seroient  pas 
payés  leur  valeur.  Il  faut  vous  dire 
qu'elles  sont  d'une  famille  honnête, 
et  que  l'on  n'a  rien  négligé  pour  leur 
éducation  ;  elles  ont  seulement  un 
peu  de  peine  à  parler  le  français.  Ce 
seroit  le  lot  de  deux  princes  alle- 
mands ;  je  suis  sûr  qu'elle  feront  la 
plus  grande  sensation  dans  la  capi- 
tale. Quoique  sœurs,  elles  offriront  à 
côté  l'une  de  l'autre  le  contraste  le 
plus  piquant.  La  jeune  est  d'un  blond 
qui  n'a  rien  de  fade,  la  plus  belle 
peau  (comme  toutes  les  Allemandes), 


COPRESPONDANCE  103 


les  yeux  bleus,  la  plus  jolie  gorge 
possible,  et,  ce  qui  vous  étonnera 
peut-être,  un  très  joli  pied;  je  crois 
qu'elle  pourroit  faire  une  charmante 
danseuse.  L'autre  est  une  superbe 
femme  :  de  grands  yeux  noirs,  la 
plus  belle  bouche  ;  et,  ce  qui  est  du 
meilleur  augure,  la  raie  de  mulet  (1). 
J'espère  que  par  vos  soins  sa  pre- 
mière et  unique  faute  sera  réparée 
de  façon  à  ne  laisser  aucune  trace. 
Je  n'entrerai  pas  dans  d'autres  dé- 
tails. Vous  en  jugerez  par  vous- 
même. 

Je  vous  les  enverrai  comme  à  une 
de  mes  amies  ;  elles  ont  à  peu  près 
60  louis  d'argent  comptant  et  sont 
assez  bien  nippées.  Elles  sont  si 
neuves  qu'il  faudra  user  de  beau- 
coup de  ménagemens  pour  ne  pas 
les   effaroucher.  J'espère,  madame, 

(])  Raie  de  mulet  se  disait  d'une  nuque 
fort  garnie  de  cheveux,  lorsque  les  der- 
nières racines  simulent  une  raie  au-dessus 
du  dos. 


104  CORRESPONDANCE 


que  notre  correspondance  n'en  res- 
tera pas  là  ;  nous  pouvons  récipro- 
quement nous  être  utiles.  Je  compte 
sur  votre  discrétion,  et  j'attends  vo- 
tre réponse  pour  les  faire  partir. 
Aussi  bien  ai-je  trouvé  une  voiture 
de  renvoi;  si  votre  intention  est, 
comme  je  le  pense,  qu'elles  aillent  à 
Paris,  vous  voudrez  bien  leur  rete- 
nir, dans  votre  voisinage,  un  appar- 
tement décent,  de  trois  à  quatre 
louis  par  mois.  —  J'ai  l'honneur 
d'être,  etc.  —  Caillot-Duval. 


Réponse 


Paris,  le  11  novembre  1785. 


Monsieur,  si  la  marchandise  que 
vous  ma  nonce  dans  votre  dairnier 
letre  est  aussi  bonne  que  vous  le  dite 
vous  pouvé  les  envoyé  par  la  pre- 
mier comodité  je  vous  en  débiterai. 


CORRESPONDANCE  105 


Sil  i  a  quelque  chosse  dans  nautre 
ville  qui  vous  soit  agréable,  je  vous 
prit  de  ne  point  mépargné. 


A  Madame  de  Launaijj  rue  Croix-des» 
Petits-Champs,  à  Paris 

Nancy,  le  14  novembre  1785. 

J'ai  reçu,  madame,  une  lettre  de 
Paris  en  date  du  II,  que  je  soup- 
çonne venir  de  vous  ;  on  me  mande 
d'envoyer  la  marchandise  que  j'ai 
annoncée  ;  mais  comme  cette  lettre 
n'est  pas  signée  et  que  ce  pourroit 
être  une  supercherie,  je  ne  crois  pas 
devoir  m'y  fier  ;  or,  avant  de  faire 
partir  mes  deux  paquets,  je  désire 
savoir  vos  intentions  d'une  manière 
plus  positive  ;  et  puisque  vous  avez 
de  la  répugnance  à  signer  votre 
nom,  pour  que  je  sache  à  quoi  m'en 
tenir,  il  faudra  signer  un  nom  en 


106  CORRESPONDANCE 


l'air,  et  qui  ne  soit  pas  commun, 
comme,  par  exemple,  Copernic  ou 
Ticho-Brahé. 

Répondez-moi  tout  de  suite,  car 
on  me  persécute  ici,  et  j'ai  peur 
qu'on  ne  découvre  le  pot  aux  roses  ; 
vous  savez  à  quoi  je  serois  exposé  et 
vous  connoissez  les  sollicitudes  du 
métier.  J'en  ai  devant  les  jeux  un 
exemple  terrible  :  c'est  un  malheu- 
reux jeune  homme  d'une  famille 
honnête  qui  s'est  promené  hier  dans 
les  rues  de  la  ville,  tenant  en  main 
une  bride  d'un  nouveau  genre,  ec 
qui  a  essuyé  le  châtiment  accoutumé, 
au  grand  contentement  de  l'assem- 
blée qui  rit  toujours  à  ces  sortes 
d'exécutions  (1).  Voilà  les  hommes  : 
ils  nous  trouvent  très  bons  pour  leur 
être  utiles,  et  ils  nous  abandonnent 
dans  l'adversité.  Quelle  injustice  !  et 

(i)  Les  entremetteuses  étaient  promenées 
sur  un  âne,  le  visage  tourné  du  côté  de  la 
queue,  qu'elles  étaient  obligées  de  tenir  en 
mains  pour  ne  pas  perdre  l'équilibre. 


CORRESPONDANCE  107 


à  combien  de  réflexions  morales  cela 
ne  porteroit-il  pas  ?  Mais  laissons  ces 
idées  tristes  :  continuons  à  faire  le 
bien,  à  soulager  l'humanité  souf- 
frante ;  moquons-nous  des  sots  et 
prenons  leur  argent.  —  J'ai  l'hon- 
neur d'être,  etc.  —  Caillot-Duvâl. 


Réponse 


Paris,  le  21  novembre  1785, 


Monsieur,  vous  ne  devé  poin  douté 
des  deux  paques  que  vous  avé  à 
envoyet  avec  une  laitre  de  votre  part 
que  les  deux  paques  me  seront  re- 
mis, vous  pouvé  aitre  persuadé  que 
je  meteré  toute  mes  atansion  que  je 
les  plaseré  pas  loin  de  ché  mois,  je 
suis  ennatandans  votre  réponse.  — 
Je  Ihonneur  d'aitre  votre  très  hum- 
ble. —  De  Copernic. 


108  CORRESPONDANCE 

IV 

A   M.  Soudé,  rue  Dauphine^  à  Paris 

(Gaillot-Duval  a  parié  cent  louis  que 
M.  Soudé  lui  ferait  une  botte  sans  coutu- 
res. M.  Soudé  ne  dit  pas  non,  mais  il 
n'a  pas  le  temps.  On  sent  bien  pourquoi). 

Nancy,  le  4  novembre  1785. 

J'ai  cru,  monsieur,  que  dans  une 
affaire  aussi  importante  que  celle 
dont  il  s'agit,  je  ne  pouvois  mieux 
m'adresser  qu'au  phénix  des  bottiers 
de  la  capitale.  Je  sais  que  vos  ta- 
lents supérieurs  vous  ont  mérité 
l'honneur  de  botter  notre  souverain 
et  son  auguste  moitié.  Veuillez  bien 
me  donner  un  éclaircissement  sur 
une  chose  qui,  en  intéressant  beau- 
coup ma  bourse,  intéresse  aussi  vo- 
tre réputation.  Un  maître  bottier  de 
cette  ville  vient  de  faire  une  paire  de 
bottes  sans  couture,  qui  a  fait  l'ad- 


CORRESPONDANCE  109 


miration  de 'toute  cette  contrée.  Il  a 
prétendu  qu'aucun  bottier  de  Paris 
n'en  ferait  autant.  Plusieurs  officiers 
de  la  garnison,  surpris  d'une  décou- 
verte aussi  merveilleuse,  au  premier 
abord,  ont  abondé  dans  son  idée,  et 
ont  offert  de  parier  cent  louis.  Moi 
qui  suis  persuadé  que  tout  ce  qui  se 
fait  en  province  doit  se  faire  à  plus 
forte  raison  à  Paris,  j'ai  tenu  les 
cent  louis  sans  hésiter  :  faites-moi  le 
plaisir  de  me  mander  si  vous  vous 
croyez  capable  d'en  faire  autant  ;  si 
vous  l'êtes,  comme  je  n'en  doute  pas, 
et  que  mes  adversaires  ne  s'en  rap- 
portent pas  à  votre  lettre,  je  vous 
écrirai  pour  lors  de  m*en  faire  une 
paire  ;  et,  pour  couper  court  à  tout, 
si  vous  pouvez  avoir  une  attestation 
des  syndics  de  votre  corps  qui  assure 
la  chose  possible,  cela  suffira.  —  Je 
suis,  etc.  —  Caillot-Duval, 


10 


110  C<  .I;RESPONDA>CE 


Réponse 


Paris,  le  9  novembre  1785. 

Monsieur,  c'est  pour  répondre  à  la 
lettre  que  vous  m'avez  fait  Thonneur 
de  m'écrire  en  date  du  4  du  courant. 
Je  pourrois  bien  vous  faire  des  bot- 
tes comme  vous  paroissez  en  dési- 
rer, mais  mes  occupations  sont  si 
multipliées  dans  cette  saison  que  je 
ne  pourrois  m'occuper  de  cet  objet, 
car  j'ai  à  fournir  toute  la  maison  du 
Roi.  —  J'ai  l'honneur  d'être.  — 
Soudé. 


CORRESPONDANCE  111 


A  M.  de  la  Roche  (i).  gouverneur  de  la 
ménagerie,  à  Versailles. 

Nancy,  le  14  novembre  1785. 

Les  Douvelles  expériences,  mon- 
sieur, qu'on  a  projetées  sur  la  géné- 

(1)  M.  de  la  Roche  était  un  personnage 
plus  important  que  la  suscription  ne  le  ferait 
supposer.  On  le  verra  par  la  seconde  note 
p.  Mo.  De  plus  il  parait  avoir  été  un  ac- 
teur de  société  des  plus  appréciés  à  la 
Cour.  Sa  statuette  fait  partie  d'une  très 
curieuse  collection  de  biscuits  conservés  à 
la  manufacture  de  Sèvres  et  au  Théâtre 
Français  où  elle  figurait  en  compagnie  de 
l'acteur  Volange  dans  le  rôle  de  Jeannot, 
de  Préville  dans  le  rôle  de  Figaro,  de  Pois- 
son dans  celui  de  Crispin.  La  comédie  de 
société  était  en  honneur  à  la  Cour  de 
Louis  XVI  et  peut  avoir  aidé  à  l'avance- 
ment du  capitaine  nommé  lieutenant- 
colonel  en  1780.  Son  titre  de  gouverneur 
de  la  Ménagerie  s'enjolive  aussi  de  plu- 


112  CORRESPONDANCE 


ration  artificielle,  ne  pouvoient  être 
confiées  en  de  meilleures  mains.  Peu 
de  personnes  doivent  se  flatter  d'être 
aussi  intelligentes  et  aussi  versées 
que  vous  dans  la  connoissance  des 
animaux.  C'est  à  ce  titre  que  notre 
auguste  monarque  s'est  reposé  sur 
vous  du  soin  de  leur  éducation,  nu- 
trition et  conservation.  Je  viens, 
d'après  les  principes  de  l'abbé  ita- 
lien (1)  qui  nous  a  démontré  si  clai- 
rement la  possibilité  de  procréer  des 
êtres  par  une  injection  de  semence 
conservée,  de  faire  moi-même  l'ex- 
périence sur  une  chienne  noire  et 
blanche,  âgée  de  trois  ans  ;  je  ne  crois 
pas  inutile  d'observer  qu'elle  est 
pleine  d'intelligence,  et  d'une  consti- 
tution très-libidineuse.  Je  vous  ferois 


sieurs  façons.  De  concierge,  il  n'en  est  plus 
question  ;  on  le  qualifie  Commandeur  et 
même  Surintendant  des  basses  Cours,  On 
va  voir  qu'il  y  avait  peut-êire  une  survi- 
vance dans  ce  cumul  apparent. 
(1)  L'abbù  Spallanzani. 


CORRESPONDANCE  113 


bien  ici  deux  observations,  mais  je 
passe  rapidement  à  une  troisième 
que  je  crois  plus  intéressante.  Je 
vous  prie  de  vouloir  bien  me  mander 
les  procédés  dont  vous  vous  êtes  ser- 
vi, vu  que  les  miens  ont  été  insuffi- 
sants. Quoique  je  n'aye  pas  l'hon- 
neur de  vous  être  connu,  un  de  mes 
amis  m'a  assuré  que  je  pouvois  m'a- 
dresser  à  vous  en  toute  confiance  : 
j'espère  que  vous  ne  désapprouverez 
pas  ma  démarche,  qui  ne  tend  qu'au 
progrès  de  la  science.  J'ai  toujours 
fait  mon  étude  de  l'histoire  natu- 
relle :  la  partie  de  la  génération  est 
celle  que  j'ai  le  plus  approfondie  ; 
j'ai  même  composé  sur  ce  sujet  un 
petit  ouvrage  que  j'ai  envoyé  à  une 
académie  dont  je  suis  membre,  et  je 
n'attends  que  sa  réponse  pour  le 
rendre  public  :  je  vous  en  ferai  pas- 
ser un  exemplaire  si  vous  voulez 
bien  me  le  permettre.  —  J'ose  croire 
que  vous  voudrez  bien  me  dire  où  en 
sont  vos  opérations  et  si  vous  espé- 

10. 


114  CORRESPONDANCE 


rez  réussir.  Avouez,  monsieur,  que 
cela  seroit  bien  commode  pour  faire 
des  enfants  par  lettre.  Permettez- 
moi  cette  petite  saillie  de  gaieté  et 
pardonnez  moi  les  petites  incorrec- 
tions de  style  qae  vous  pourrez  trou- 
ver dans  cette  lettre  :  je  ne  suis  pas 
encore  bien  familier  avec  la  langue 
française  que  je  ne  parle  que  depuis 
un  an.  — j'ai  l'honneur  d'être,  etc. 
—  Gaillot-Duval. 


Réponse 

Paris,  le  24  novembre  1785. 

Votre  chère  lettre  du  14,  mon- 
sieur, m'a  été  envoyée  de  Versailles  ; 
j'étois  venu  ici  pour  lever  une  demi 
aune  de  toile  chez  ma  marchande, 
au  Palais  RoyaL  n*^  40  (^1).  Je  ne  con- 

(1)  M.  de  la  Roche  se  livre  ici  à  une  facé- 
tie autorisée  par  le  genre  de  la  communi- 


CORRESPONDANCE  115 


nois  que  par  ouï-dire  les  expériences 
dont  vous  me  parlez  :  je  les  trouve 
très  curieuses  ;  mais  je  vous  avoue 
que  j'ai  peine  à  me  persuader  qu'el- 
les soient  réelles.  J'ai  approfondi 
autant  que  personne  tout  ce  qui  a 
quelque  rapport  à  la  génération  ;  et 
dans  ce  genre-là  j'ai  toujours  été 
fort  peu  curieux  de  l'artificiel  :  ainsi 
n'en  parlons  plus. 


cation  qui  lui  est  faite.  Sa  marchande  ven- 
dait de  l'amour  comme  on  s'en  doute. 
VAlmanach  des  Demoiselles  de  Paris  pour 
1792  révèle  le  nom  de  deux  locataires  du 
n°  40  :  a  Louisette,  figure  mignonne...  un 
bol  de  punch  et  6  livres.  —  Saint-Pré, 
minois  piquant,  bien  faite,  très  petite, 
fraîche,  beaux  yeux...  o  livres  ».  Si  elles 
n'étaient  pas  encore  là  en  1785,  il  est  pro- 
bable que  le  n°  40  avait  déjà  un  personnel 
du  même  genre. 

Cette  réponse  m'avait  d'abord  fait  craindre 
quelque  contre-mystification.  Llle  était  faite 
sur  le  ton  facétieux,  ne  relevait  point  le 
titre  de  gouverneur  de  la  Ménagerie,  et  se 
trouvait  datée  de  Paris.  Mon  confrère  de 
Versailles,   M.    Taphanel,   m'avait   appris 


116  CORRESPONDANCE 


Je  suis  en  effet  plus  à  portée  que 
personne  de  faire  des  expériences 
sur  les  animaux,  ayant  à  ma  dispo- 
sition tous  ceux  qui  composent  la 
ménagerie  de  notre  auguste  souve- 
rain. Vous  me  faites  naître  l'idée  de 
m'en  occuper.  Dès  que  je  serai  de 
retour  dans  mon  gouvernement,  je 
mettrai  la  main  à  l'œuvre  et  ce  sera 
avec  le  plus  grand  plaisir    que  je 

d'autre  part  que  la  Ménagerie  de  Versailles 
n'avait  qu'un  concierge  et  (pas  de  gouver- 
neur). Il  est  vrai  que  ce  concierge  avait  été 
M.  De  la  Roche  sous  Louis  XIV,  mais  on  ne 
trouvait  pas  trace  de  ses  successeurs.  J'en 
étais  là  lorsqu'une  recherche  de  M.  Arthur 
Chuquot  aux  Archives  de  la  guerre  dissipa 
tous  mes  doutes.  Un  Simon  Texier  de  la 
Roche  commanda  en  effet  en  1778  les  com- 
pagnies de  sous-officiers  invalides  déta- 
chées à  Versailles  et  à  Marly-le-Roy  ;  on  le 
fit  même  lieutenant-colonel  sur  place  le 
30  septembre  1780,  treize  ans  après  son 
entrée  à  l'ilùlel  des  Invalides  comme  lieu- 
tenant (il  avait  eu  un  bras  cassé  à  Min- 
den).  Le  2  mars  1791,  il  passa  maréchal  de 
camp. 


CORRESPONDANCE  117 


VOUS  communiquerai  mes  découver- 
tes :  ainsi  n'en  parlons  plus  et 
croyez-moi,  monsieur,  votre  dévoué 
serviteur.  —  La  Roche,  chevalier  de 
Vordre  royal  et  militaire  de  Saint- 
Louis. 


VI 

A  M.  Le  fort  f  rue  Saint- Jean-de- 
Beaiivais,  à  Paris 

(Joueur  de  flûte  et  de  hautbois,  Caillot- 
Duval  demande  à  se  perfectionner  sous  la 
direction  du  professeur  Lefort,  qui  ne  re- 
cule pas  devant  la  perspective  d'une  leçon 
d'une  heure  par  jour  pendant  deux  ans  ;  il 
en  paraît  quelque  peu  illuminé). 

Nancy,  27  novembre  4785. 

Devant  bientôt  aller  faire  un  petit 
voyage  dans  la  capitale,  mon  cher 
monsieur,  j'ai  pris  des 


118  CORRESPONDANCE 


ments  sur  les  virtuoses  dans  les  deux 
instruments  que  je  cultive.  On  m'a 
assuré  que  vous  aviez  perfectionné 
la  flûte  et  le  hautbois,  et  que  le  bas- 
son prenoit  sous  vos  doigts  toutes  les 
inflexions  de  la  voix  humaine  :  je 
vous  avouerai  franchement  que  je 
ne  connois  aucunement  ce  dernier 
instrument,  et  je  ne  croyois  pas  que 
le  pincé  de  l'anche  pût  s'accorder 
avec  le  pincé  de  l'anche  du  haut- 
bois, ou  avec  l'embouchure  de  la 
flûte,  que  vous  n'ignorez  pas  être 
parfaitement  opposée.  J'en  viens  au 
fait  :  je  compte  être  à  Paris  au  mois 
de  janvier,  et  j'y  passerai  au  moins 
deux  ans.  Je  désirerois  que  vous  me 
donnassiez  une  heure  dans  la  jour- 
née, depuis  neuf  heures  jusqu'à 
midij  à  votre  choix.  Je  ne  suis  pas 
d'une  très-grande  force,  mais  je  fais 
bravement  ma  partie  dans  un  con- 
cert de  province,  et  je  donne  hardi- 
ment le  ré  sur  le  hautbois,  et  le  sol 
sur  la  flûte.  Je  ne  vous  en  dirai  pas 


CORRESPONDANCE  119 


davantage  pour  cette  fois-ci  :  vous 
saurez  seulement  que,  n'ayant  pas 
l'avantage  devons  connoître,  je  m'a- 
dresse à  vous  parce  que  des  officiers 
de  la  garnison,  qui  ont  pris  de  vos 
leçons,  m'ont  fait  votre  éloge. 

J'attends  votre  réponse  pour  sa- 
voir quelle  est  l'heure  que  vous  pou- 
vez me  donner.  Vous  mettriez  le 
comble  à  mes  vœux  si  votre  plume 
se  permettoit  quelques  petits  détails 
concernant  les  principes  que  vous 
avez  adoptés,  et  votre  méthode  d'en- 
seigner. Dès  l'instant  que  j'aurai 
reçu  votre  lettre,  je  vous  manderai 
oii  je  dois  loger;  ce  sera,  à  vue  de 
pays,  du  côté  de  la  rue  du  Paon.  — 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Gail- 

LOT-DUVAL. 


120  CORRESPO>^DAKCE 


Réponse 

Paris,  le  29  décembre  1785. 

Des  objets  qui  m'occupe  et  intéres- 
seront l'uNiVERS  au-delà  de  toute 
attante,  ayant  forcés  le  retard  de  la 
présente,  permettez,  mon  cher  mon- 
sieur, qu'en  attendant  par  Louis 
SEIZE  ou  de  Dieu  toutes  choses  !  ainsi 
quelles  sont  arrêtées  dans  les  décrets 
de  cet  ETRE  incréé  comme  puissan- 
tissime  et  juste  dans  toutes  ses  oppe- 
rations  faite  par  qui  et  comme  il  lui 
plaît;  permètez  dije  quen  repondant 
a  l'honneur  de  la  votre!  je  vous 
donne  avis  que  j'atens  aussi  votre 
arrivez  à  Paris,  pour  et  d'après  ice- 
lui,  pouvoir  prendre  l'heure  avec 
vous,  dans  ceux  que  vous  me  don- 
nez aussi  honnêtement  qu'utilement! 
attendu  qu'outre  mon  état  et  des 
affaires  personnels,  je  continues  de 
remplir  une  mission  !  qui  sera  favo- 
rable non  seulement  aux  corps,  mais 


CORRESPONDANCE  121 


aux  AMES  :  dès  que  je  seré  informez 
de  votre  arrivez  sachant  votre  adres- 
se à  Paris  et  quand  je  pourrez  me 
rendre  chez  vous;  comme  le  maitre 
choisit  et  le  maître  de  qui  ne  l'est 
pas,  faisant  le  mal  à  son  semblable. 

Quant  à  l'adoption  de  mes  princi- 
pes ainsi  que  ma  méthode  d'ensei- 
gner, une  seule  réflexion  pouvoit 
vous  mettre  à  lieu  de  voir  que  c'est 
en  opérant  lors  des  leçons  et  ques- 
tions (souvent  très-nécessaires  à 
faire),  que  vous  pourrez  connoître! 
si  je  suis  le  maître  que  vous  désirez 
trouver  pour  cette  petite  partie  de 
l'agréable  !  comme  je  serés  de  celui 
de  celle  du  plus  grand  utile  ;  ce  qui 
me  fait  conclure  qu'il  est  sage  d'en 
appeler  à  l'expérience;  comme  à 
l'évidence. 

Conséquemment  et  vu  cet  appel  : 
je  n'ai  plus  rien  pour  le  présent  à 
vous  dire,  sinon  que  je  vous  prie 
comme  étant  aussi  sensible  que,  re- 
connoissant  de  faire  mes  remercie- 
Il 


122  CORRESPONDANCE 


ments  à  ces  messieurs  (officiers  de  la 
garnison),  qui  vous  ont  parlé  de 
moi,  ainsi  que  vous  me  le  rapportez 
dans  votre  lettre  !  le  fesant  tel^  je  le 
requier,  et  comme  il  convient,  ce 
sera  obliger  celui  qui  a  l'honneur 
d'être  votre,  etc.  —  Lefort,  profes- 
seur et  maître  de  musique  pour  le  haut- 
bois, la  flûte  et  le  basson. 


VII 

A  M.  U Heureux  de  Chanteloup. 

(Caillot-Duval  annonce  qu'une  chouette 
et  un  loriot  accouplés  lui  ont  donné  une 
pie  et  un  moineau.  Sans  vouloir  paraître 
surpris,  on  lui  répond  vaguement.) 

Nancy,  le  13  décembre  1785. 

L'excellent  ouvrage  que  vous  venez 
de  mettre  au  jour,  monsieur,  sur  le 
Serin  et  le  Rossignol,  m'engage  à 


CORRESPONDANCE  123 


VOUS  demander  votre  avis  sur  un 
phénomène  dont  je  viens  d'être  té- 
moin. Fort  amateur,  dès  l'enfance, 
de  tout  ce  qui  concerne  l'oisellerie, 
j'ai  voulu  tenter  quelques  petites 
expériences,  qui  sont,  comme  vous 
savez,  le  seul  moj^en  de  propager  la 
science  :  j'ai  donc  mis  ensemble  en 
cage  un  loriot  et  une  chouette  ;  à 
mon  grand  étonnement,  ces  deux 
oiseaux  se  sont  accouplés  :  il  en  est 
venu  deux  œufs  qui,  aj'ant  été  couvés 
par  la  mère,  ont  produit,  chose 
étrange  î  l'un  un  moineau  à  gros  bec, 
et  l'autre  une  pie.  Le  père,  la  mère  et 
les  enfans  se  portent  à  merveille  et 
ne  font  qu'une  même  famille.  Veuil- 
lez bien  m'expliquer  un  événement 
aussi  inattendu.  Ne  sachant  point 
votre  adresse,  j'envoie  ma  lettre  à 
M.  Foiirnier,  votre  libraire,  qui  vous 
la  fera  passer.  —  J'ai  l'honneur 
d'être,  etc.  —  Caillot-Duval. 


124  CORRESPO-NDAXCK 


Réponse. 

Paris,  le  19  décembre  1785. 

Je  reçois,  monsieur,  votre  lettre. 
Le  phénomène  dont  vous  me  parlez 
est  en  effet  très  extraordinaire;  mais 
depuis  que  je  me  suis  adonné  à  la 
connoissance  des  oiseaux,  j'ai  été 
témoin  de  tant  de  choses  surprenan- 
tes que  je  suis  moins  étonné  qu'un 
autre  de  tout  ce  qui  peut  arriver  dans 
ce  genre.  Obligez-moi  de  suivre  exac- 
tement cette  expérience,  et  de  m'en 
écrire  en  détail  :  observez  surtout  si 
les  nouveaux  nés  ont  des  plumes  de 
couleur  tranchante  à  l'aile  gauche,  et 
si  la  pie  fait  plus  de  bruit  aux  appro- 
ches du  père  qu'à  celles  de  la  mère  : 
dans  ce  dernier  cas,  j'ose  vous  assu- 
rer à  l'avance  que  vous  ne  la  conser- 
verez pas  jusqu'au  printemps.  — 
Mille  remerchïients,  monsieur,  de  la 
confiance  que  vous  voulez  bien  me 
témoigner  :  elle  me  flatte  beaucoup  ; 


CORRESPONDANCE  125 


je  vous  prie  d'agréer  les  expressions 
de  ma  reconnoissance  et  de  me  croire 
bien  sincèrement  votre,  etc. 


vm 

A  M.  Chaumont,  perruquier, 
rue  des  Poulies,  à  Paris. 

(Caillot-Duval  lui  confie  que  des  mésa- 
ventures amoureuses  le  forcent  à  comman- 
der une  perruque  et  six  toupets.  Mais 
l'artiste  prudent  n'accepte  que  le  septième 
de  la  commande.  Et  encore!  Pas  d'argent, 
pas  de  toupet!) 

Nancy,  le  13  décembre  1785. 

C'est  toujours  avec  une  nouvelle 
admiration,  mon  cher  monsieur,  que 
je  lis  dans  le  Mercure,  ce  messager 
des  dieux,  ces  découvertes  merveil- 
leuses qui  doivent  immortaliser  notre 
siècle  et  l'élever  au  dessus  de  tous  les 

11. 


126  CORRESPONDANCE 


siècles  à  venir  :  quant  aux  futurs 
vous  me  dispenserez  d'en  parler. 
Pour  vous  dire  donc  ce  dont  il  s'agit, 
je  vais  entrer  en  matière,  mais 
nwtuSy  motus,  motissimus  ! 

Je  me  vois  forcé  de  vous  avouer 
que,  dans  ma  dernière  campagne, 
j'ai  passé  quelques  mois  au  quartier 
dans  un  bourg  où  la  toile  étoit  à 
grand  compte.  Me  trouvant  un  jour 
chez  une  jolie  marchande,  j'ai  voulu 
en  lever  une  demi-aune  (i),  mais  ô 
ciel  !  je  ne  puis  y  penser  sans  frémir, 
j'ai  reçu...  le  dirai-je?  un  coup  de 
pied  de  Vénus,  qui  même  (soit  dit 
entre  nous),  a  rué  en  vache.  Cette 
cruelle  atteinte  a  attaqué  ma  cheve- 
lure, jusques  dans  les  racines  les 
plus  profondes;  enfin,  elle  est  tom- 
bée :  trop  jeune  encore  pour  prendre 
perruque,  je  m'adresse  à  vous  avec 
confiance.   Vos  merveilleux  toupets 

(i)  Caillot-Duval  place  ici  la  facétie  que 
lui  avait  écrite  le  24  novembre  M.  de  la 
Roche. 


CORRESPONDANCE  127 


peuvent  seuls  me  rendre  ma  gloire 
première  et  mon  premier  état  :  veuil- 
lez bien  m'en  préparer  six,  et  me 
prévenir    quand    ils    seront    faits. 
Cependant  je  me  détermine  à  pren- 
dre, pour  les  dimanches,  une  per- 
ruque à  bourse  ;  mais  il  faut  qu'elle 
soit  faite  à  Tair  de  mon  visage  ;  et 
pour  vous  donner  les  plus  grandes 
facilités,  en  voici  la  description  ;  j'ai 
le  front  moins  long  que  large,  le  nez 
vraiment  romain,  les  yeux  vifs,  fort 
animés  quand  je  suis  en  colère  ;  la 
bouche  vermeille,  très  ouverte  quand 
je  crie  bien  fort  ;  les  dents  très  blan- 
ches, la  mâchoire  entière,  à  l'excep- 
tion d'une  molaire  dont  je  me  suis 
séparé  peu  avant  ma  maladie.  Cela 
doit  suffire  à  un  homme  aussi  éclairé 
que  vous.  —  Ne  me  faites  pas  atten- 
dre votre  réponse,  et  adressez  la  moi 
poste    restante.    —    J'ai    l'honneur 
d'être,  etc.  —  Caillot-Duval. 


128  CORRESPONDANCE 


Réponse. 

Paris,  24  décembre  1785. 

Monsieur,  j'ai  reçu  la  lettre  que 
vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'é- 
crire  concernant  le  toupet  que  vous 
me  demandé  ;  je  peut  vous  l'envoyer 
tel  que  vous  le  désirez  il  ne  s'agit 
plus  que  de  savoir  si  le  prix  vous 
conviendret.  —  J'ai  l'honneur  de 
vous  prévenir  auparavant  de  vous  le 
faire  tenir  que  je  ne  peut  pas  le  faire 
à  moins  de  21  liv.  y  compris  les 
bâtons  de  pomade  attractive  qui  est 
de  3  liv.  je  vous  observerai,  mon- 
sieur, que  je  fais  payer  ici  à  Paris 
mes  toupets  24  liv.  et  30  liv.  Je  vous 
envoie  cy  joînt  un  model  de  votre 
front  (1)  que  vous  presenteray  et  que 
vous  decouperay  à  l'air  de  votre 
visage  dans  votre  goût  envoyer  la 

(1)  Ce  modèle  clait  un  morceau  de  papier 
coupé  en  rond. 


CORRESPONDANCE  129 


couleur  de  vos  cheveux,  dire  si  vous 
en  avez  face  sur  les  tempes,  et  der- 
rière, et  autres  observations,  etc.  Il 
faut  commencer  par  un  toupet  avant 
d'en  faire  d'autre  ne  faisant  point  de 
perruques  étant  beaucoup  plus  diffi- 
ciles à  réussir  éloigné  et  sans  aucune 
mesure  je  vous  prie  de  m'indiquer  les 
personnes  qui  me  remettront  l'ar- 
gent, et  à  qui  je  remettrai  en  même 
temps  le  toupet.  —  J'ai  l'honneur 
d'être,  etc.  —  Chaum... 


IX 

A  M.  Aiibert,  organiste  à  Nancy  (1) 

(Caillol-Duval  lui  demande  des  rensei- 
gnements en  termes  si  tendres  pour  Ma- 
dame Aubert  que  le  mari  se  croit  obligé  de 
défendre  sa  vertu). 

(1)  Cette  lettre  avait  été  envoyée  à  Paris 
pour  être  mise  à  ia  poste. 


130  CORRESPONDANCE 


Paris,  le  19  décembre  1785. 

Un  de  mes  proches,  qui  arrive  de 
Nanc}-,  mon  cher  monsieur  et  bon 
ami  (passez-moi  cette  expression  fa- 
mihère,  indice  certain  d'un  cœur 
sans  fard),  m'a  raconté  à  son  déguê- 
tré  (notez  qu'il  est  venu  par  le  co- 
che), une  petite  aventure  qui  vous 
est  arrivée  depuis  peu  ;  elle  vous  fait 
beaucoup  d'honneur  dans  le  public  ; 
mais  je  vous  avoue  qu'elle  m'a  paru 
si  plaisante  que  je  voudrois  en  savoir 
par  vous  même  les  détails.  Je  veux 
parler  de  ce  chevalier  de  Saint-Louis 
qui  est  venu  sans  y  être  invité,  par- 
tager votre  rùti,  avec  vous  et  ma- 
dame votre  épouse.  Je  crains  bien 
qu'elle  ne  m'ait  oublié  ;  je  ne  me 
rappelle  jamais  sans  une  douce  émo- 
tion, les  petits  repas  que  nous  avons 
pris  ensemble  sur  le  verd  gazon  ;  là 
couchés  mollement  sur  des  tapis  de 
verdure,  le  gazouillement  des  eaux 
et  le  murmure  des  oiseaux  nous  rap- 


CORRESPONDANCE  131 


pelloient  ces  petites  bucoliques  du 
poëte  Mantouan,  qui  s'est  immorta- 
lisé par  les  beaux  discours  sentimen- 
taux qu'il  a  mis  dans  la  bouche  de 
TitjTe.  Mais,  hélas  !  (et  heureuse- 
ment pour  vous)  nous  étions  encore 
dans  cet  âge,  où  si  le  cœur  parle,  au 
moins  est-il  dans  l'impossibilité  d'a- 
gir. 

J'ai  passé  le  plus  fort  de  ma  jeu- 
nesse, c'est-à-dire  jusqu'à  douze  ans 
à  Nancy  ;  je  me  rappelle  toujours 
avec  attendrissement  ces  lieux  ché- 
ris, où  je  n'ai  connu  que  l'innocence, 
où  je  me  nourrissois  des  mets  les 
plus  frugaux,  si  ce  n'est  pendant  les 
carnavaux,  où  je  passois  sans  cesse 
de  régaux  en  régaux  :  enfin,  fixé 
dans  la  capitale,  attaché  indissolu- 
blement à  un  corps  respectable,  je 
profiterai  de  la  première  occasion 
pour  voler  dans  vos  climats^  qui  re- 
tentissent si  mélodieusement  sous 
les  touches  bruyantes,  mais  moel- 
leuses, que  vos  doigts  nerveux,  mais 


132  CORRESPO-NDANCE 


souples,  agitent  d'une  manière  non 
moins  séduisante  que  relevée:  je  ne 
vous  en  dirai  pas  davantage,  ce  sera 
pour  ma  prochaine  lettre.  J'espère 
que  notre  correspondance  n'en  res- 
tera pas  là. 

Je  compte  que  vous  aurez  la  bonté 
de  m'éclaircir  au  plus  tôt  le  fait 
principal  de  cette  lettre.  J'ai  fait  un 
pari  que  votre  réponse  décidera.  — 
J'ai  l'honneur  d'être  avec  attendris- 
sement, mon  cher  monsieur  et  bon 
ami,  votre,  etc.  —  Caillot-Duval. 


Réponse 


Nancy,  le  24  décembre  1785. 

J'ai  reçu  votre  lette  du  19,  mon- 
sieur^ et  je  suis  étonné  qu'un  événe- 
ment aussi  simple  ait  pu  se  répan- 
dre jusques  dans  la  capitale;  c'est 
tout  uniment  un  chevalier  de  l'ordre 


CORRESPONDANCE 


133 


royal  et  militaire  de  Saint-Louis  qui 
est  venu  chez  nous  à  l'heure  du  dîné, 
et  s'est  mis  à  table  avec  nous  (1).  Je 
le  croyois  invité  par  mon  épouse,  et 
mon  épouse  le  croyoit  invité  par 
moi  :  ce  n'a  été  qu'au  moment  de  sa 
sortie  que  nous  avons  pu  nous  expli- 
quer, et  que  nous  avons  vu  que  nous 
ne  le  connoissions  ni  l'un  ni  l'autre. 
Quant  à  mon  épouse,  elle  ne  se  sou- 
vient pas  du  tout  de  vous,  ni  des 
promenades  que  vous  prétendez 
avoir  fait  autrefois  avec  elle.  Je  ne 
sais  quel  a  été  votre  but  en  m'écri- 
vant  tous  ces  détails  ;  mais  sa  répu- 
tation est  trop  bien  établie  pour 
qu'on  puisse  rien  croire  de  fâcheux 
sur  son  compte,  et  si  vous  avez  cru 
me  donner  de  la  jalousie,  vous  vous 
êtes  trompé  ;  je  vous  prie,  par  la 

(1)  «  Ce  chevalier  de  Saint-Louis  n'était 
autre  que  M.  Fortia  de  Pilles  »,  (dit  Pau 
Lacroix  dans  le  Pays  du  6  mai  1855).  Je  le 
cite  sous  toutes  réserves;  et  pour  cause. 
Voir  la  fin  de  l'Avant-propos. 

12 


134  CORRESPONDANCE 


suite,  de  me  faire  grâce  de  lettres 
pareilles,  vous  obligerez  celui  qui  a 
l'honneur  d'être,    monsieur,   votre, 

etc.  —  AUBERT. 


A  M.  Berlheleniot,  confiseur,  nie  Vieille- 
Boucherie,  n^  6,  à  Paris 

(Conseils  orthographiques,  offre  de  poé- 
sies inédites  pour  bonbons,  craintes  mani- 
festées au  sujet  des  bonbons  à  bijoux  et 
du  bonbon  d'amour.  Le  confiseur  rassure 
Caiilot-Duval  et  ne  recule  même  pas  devant 
les  tragédies  de  son  portefeuille  «c  sucré  ». 
Le  mot  est  heureux). 

Nancy,  le  11  janvier  1786. 

Je  ne  vous  cacherai  pas,  mon  cher 
monsieur,  que  l'art  de  la  confiturerie 
n'a  jamais  été  porté  si  loin  que  de 
nos  jours.  Les  sublimes  découvertes 


CORRESPONDANXE  133 


dont  vous  enrichissez  sans  cesse  cette 
partie  si  intéressante  pour  le  palais, 
m'engagent  à  vous  faire  part  de  l'ef- 
fet qu'a  produit  votre  prospectus  au 
cabinet  littéraire  de  cette  ville;  mais 
comme  je  me  pique  aussi  de  réussir 
dans  la  partie  littéraire  de  la  sucrerie, 
je  vais  me  permettre,  à  ce  sujet,  quel- 
ques réflexions  que  vous  pardonne- 
rez, à  ce  que  j'espère,  à  un  amateur 
zélé  de  tout  ce  qui  concerne  le  pas- 
tillage,  le  papillotag-e  (dont  vous  ne 
parlez  pas)  et  le  marronage. 

D'abord,  je  vous  avouerai  franche- 
ment que  je  n'ai  point  l'honneur  de 
connoître  le  Minaiitore,  mais  seule- 
ment le  Minotaure  et  que  le  royaume 
de  Crète  ne  s'écrit  point  comme  une 
crête  de  coq.  Dans  les  quatre  bon- 
bons de  votre  invention,  le  premier, 
dites-vous,  amusera  sans  offenser,  et 
divertira  sans  déplaire  ;  ce  ne  sera 
pas  là  un  grand  miracle,  et  si  le 
bonbon  est  nouveau,  au  moins  son 
effet  ne  l'est-il  pas  ;  car  s'il  offense 


136  CORRESPONDANXE 


OU  déplaît,  il  n'amusera,  ni  ne  diver- 
tira. 

Le  bonbon  d'Alger,  qui  rappellera 
un  souvenir  qui  peut  tourner  au 
profit  des  malheureux,  me  feroit 
croire  que  son  produit  est  destiné  au 
soulagement  des  captifs  ;  si  cela  est, 
je  m'engage  à  en  prendre  jusqu'à  la 
concurrence  de  trois  livres  de  France, 
pour  laquelle  somme  je  compte  en 
avoir  au  moins  deux  livres,  le  sucre 
étant  fort  diminué  de  prix  depuis  la 
paix.  Pour  que  ce  paquet  m'arrive 
franc  de  port,  vous  pourrez  le  remet- 
tre à  mon  bon  et  respectable  ami 
M.  Barth,  clerc  de  M.  de  la  Reynière, 
avocat,  place  Louis-Quinze  :  comme 
nous  avons  un  petit  compte  ensem- 
ble, il  se  fera  un  véritable  plaisir  de 
me  faire  cette  légère  avance.  Vous 
me  rendriez  un  service  essentiel  d'a- 
jouter à  ce  petit  envoi  un  recueil  de 
vos  devises,  et  une  de  vos  pistaches 
à  la  portugaise  que  vous  prétendez 
inimitables. 


CORRESPONDANCE  137 


J'avois  envoyé  à  M.  Duval,  rue  des 
Lombards,  un  détail  des  différentes 
pièces  qui  composent  mon  porte- 
feuille sucré,  telles  que  chansons, 
madrigaux,  ballades,  triolets,  ron- 
deaux, sonnets,  élégies,  idylles, 
stances,  épigrammes  ;  le  tout  en  six 
langues.  Je  lui  avois  offert  de  plus 
deux  tragédies,  partagées  en  soixante- 
dix  morceaux,  et  des  airs  de  danses; 
il  a  accepté  le  tout  pour  l'année  pro- 
chaine, ayant  été,  dit  il,  prévenu 
trop  tard  pour  celle-ci.  Je  vous  avoue 
que  j'ai  de  la  peine  à  croire  que  les 
ouvrages,  dans  ce  genre,  de  votre 
homme  de  lettres  assez  connu,  soient 
comparables  aux  miens. 

Votre  idée  de  faire  du  Palais-Royal 
la  capitale  de  Paris  est  assez  heu- 
reuse :  votre  description  du  bonbon 
d'amour  me  fait  craindre  que  vous 
n'y  ayez  inséré  quelques  ingrédiens 
propres  à  augmenter  une  passion 
déjà  trop  effrénée  dans  une  jeunesse 
fougueuse. 

12. 


138  CORRESPONDANCE 


J'ai  vu  avec  admiration  jusqu'où 
vous  aviez  poussé  la  confiturerie, 
vous  l'avez  étendue  jusqu'aux  chaî- 
nes d'or  et  aux  bijoux;  ils  sont, 
dites-vous,  renfermés  dans  de  jolies 
surprises;  j'ai  été  en  effet  très-sur- 
pris  de  cette  nouvelle  branche  de 
commerce,  inconnue  jusqu'à  ce  jour 
dans  les  ateliers  de  vos  confrères, 
dont  le  mécontentement  éclatera  tôt 
ou  tard,  malgré  le  plaisir  que  ces 
cadeaux  font  aux  dames.  Cette  der- 
nière phrase  ne  peut  regarder  que 
des  concubines  et  des  prostituées,  et 
donneroit  à  penser  que  vous  recevez 
indistinctement  toutes  sortes  de  per- 
sonnes. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Gail- 

LOT-DUVAL. 


CORRESPONDANCE  139 


Réponse 

Paris,  23  janvier  1786. 

J'ai  reçu,  mon  cher  monsieur, 
l'honneur  de  la  vôtre  du  11  janvier, 
par  laquelle  je  vois  avec  plaisir  l'in- 
térêt que  vous  prenez  à  l'art  de  la 
confiturerie,  qui  de  tout  temps  a  été 
portée  au  degré  qu'elle  exige  ;  mais 
comme  le  palais  augmente  journelle- 
ment de  délicatesse,  il  est  difficile 
d'enrichir  cette  partie  au  gré  des 
amateurs. 

Indistinctement  me  rappelez-vous 
l'effet  qu'a  produit  mon  prospectus 
au  cabinet  littéraire  de  votre  ville 
j'ai  tout  lieu  d'en  être  convaincu  par 
la  demande  extraordinaire  que  vous 
me  faites  des  objets  y  rappelés. 

Je  me  permets  un  moment  d'en- 
tretien sur  les  réflections  obligeantes 
de  votre  zèle  à  retourner  le  pastil- 
lage,  le  papillotage  et  le  marronage, 
que  j*ai  effectivement  omis  vu  que 


j  40  CORRESPONDANCE 


celte  partie  est  trop  commune  pour 
en  faire  un  préambule. 

Je  ne  m'étendrai  point  sur  la  dé- 
cision du  minotaure,  qui  à  ce  qui  me 
paroît  vous  est  plus  connu  que  le 
minautore,  je  remet  cette  décision 
aux  hommes  de  lettres  ainsi  que 
celle  du  royaume  de  Crète  ;  je  me 
bornerai  seulement  à  vous  satisfaire 
sur  la  délicatesse  des  objets  que  j'an- 
nonce en  détruisant  sans  réflections 
vos  soupçons  sur  mes  quatre  bon- 
bons dont  vous  me  parlez. 

Le  premier  (ditte  vous)  n'amuse  ni 
ne  diverti,  je  le  croit  en  effet  pour  de 
certaines  personnes,  mais  du  moins 
ne  dégout-il  point  ceux  qui  en  font 
usage. 

Le  second  paroit  vous  être  douteux 
à  rappeller  un  souvenir  au  profit  des 
malheureux  captifs  ;  si  cela  est  (dite 
VOUS;  vous  vous  engagerez  formelle- 
ment à  en  prendre  jusqu'à  la  concur- 
rence de  3  liv.  de  France  ;  il  paroit, 
mon   cher  monsieur,  que  vous  êtes 


CORRESPONDANCE  141 


disposé  à  en  rappeller  un  souvenir  à 
tous  vos  amis,  car  pour  le  prix  je 
pourrai  vous  en  céder  jusqu'à  la  con- 
currence d'une  demi-livre. 

Vous  me  demandez  un  recueille  de 
mes  devises  ainsy  que  de  mes  pista- 
ches portugaises  que  j'ai  annoncées 
inimitable  jusqua  présent  non  par  la 
forme,  mais  par  la  délicatesse,  j'au- 
rai soin  de  contenter  vos  désirs  au 
moment  du  tirage  de  l'imprimeur. 

J'espère  que  réciproquement  vous 
voudrez  bien  me  faire  part  des  objets 
composant  votre  porte-feuille  sucré, 
et  surtout  des  deux  tragédies  parta- 
gées en  soixante  et  dix  morceaux, 
étant  amateur  d'en  rapprocher  le 
succès. 

Nayez,  s'il  vous  plait,  aucune 
crainte  sur  mon  bonbon  d'amour,  ce 
qui  est  renfermé  naugmente  nulle- 
ment ni  ne  diminue  la  passion  de  la 
jeunesse,  sa  composition  est  aussi 
naturelle  que  sa  forme. 

Il  paroit  que  vous  avez  été  surpris 


142  CORRESPONDANCE 


sur  la  nouvelle  branche  de  commerce 
d'étendre  la  confiturerie  jusqu'aux 
chaînes  de  montres  et  bijoux  d'or, 
inconnue,  dites-vous,  dans  les  atte- 
liers  de  mes  confrères;  je  ne  connois 
aucun  de  mes  confrères  qui  ait  des 
atteliers  ;  mais  revenons  à  votre  éton- 
nement,  cela  r,e  doit  pas  vous  paroi- 
tre  plus  extraordinaire  que  le  genre 
dun  homme  de  lettre  qui  forme  ses 
réflections  sur  des  objets  qui  lui  sont 
inconnus. 

Enfin,  pour  répondre  à  votre  der- 
nière phrase,  vous  ne  devez  point 
trouver  ridicule  que  dans  un  magazin 
il  y  entre  indistinctement  toutes 
espèces  de  personnes  sans  que  le 
marchand  soit  exposé  au  moindre 
soupçon,  ainsy  je  me  crois  à  l'abri 
de  tout  reproches  à  cet  égard,  voila 
mon  cher  monsieur  à  ce  que  jespère, 
de  quoi  contenter  le  désir  de  vos 
réflections  pour  ce  moment,  moffrant 
à  vous  satisfaire  dans  tous  vos  désirs 
avenir  ayant  l'honneur  d'être  très- 
parfaitement.  —  Berthel 


CORRESPONDxiNCE  143 


XI 

A  M.  Urbon,  lieutenant-général  de 
police,  à  Nancy 

(Caillot-Duval,  travesti  en  père  éploré,  le 
prie  de  faire  chercher  sa  fille,  enlevée  par 
un  hussard.  Le  magistrat  fait  honneur  à  la 
requête  sans  se  dissimuler  sa  bouffonne- 
rie. C'est  un  mystifié  du  devoir). 

Paris,  le  15  janvier  1786. 

Ah  !  mon  cher  monsieur,  vous 
connoissez  la  force  des  sentimens 
paternels,  jugez  de  ma  douleur  :  j'ai 
perdu  le  soutien  de  ma  vieillesse,  ce 
fruit  du  plus  tendre  amour  ;  ma  fille, 
en  un  mot,  dégénérant  de  la  vertu 
de  ses  pères,  s'est  laissée  prendre 
aux  grossières  amorces  d'un  ensei- 
gne de  hussards  de  l'électeur  pala- 
tin. Ce  malheureux  jeune  homme, 
n'écoutant  qu'une  aveugle  passion,  a 
ravi  cette  fleur  précieuse  qui,  une 


144  CORRESPONDANCE 


fois  partie,  ne  revient  plus  ;  cet  in- 
fâme, au  mépris  de  ses  sermens, 
vient  de  l'abandonner  :  j'en  ai  la 
preuve  et  je  crois  qu'elle  s'est  réfu- 
giée dans  votre  ville.  Veuillez  bien, 
par  vos  recherches,  rendre  la  vie  à 
un  père  infortuné  :  je  sens...  je  sens 
que  j'ai  des  entrailles  de  père; 
qu'elle  revienne  à  moi,  je  lui  par- 
donne. Enfin,  mon  cher  monsieur, 
je  compte  sur  vos  soins  ;  vos  yeux 
d'Argus  auront  bientôt  pénétré  le 
m3'stère,  et  porteront  dans  mon  àme 
un  baume  consolateur. 

Pour  rendre  vos  recherches  plus 
faciles,  voici  le  signalement  de  ma 
chère  fille  :  elle  est  plutôt  brune  que 
blonde,  les  sourcils  presque  noirs, 
les  yeux  grands  et  bien  fendus,  le 
nez  retroussé,  la  bouche  petite,  les 
dents  blanches  et  le  menton  pointu  ; 
les  joues  vermeilles,  la  main  potelée, 
le  bras  dodu,  la  gorge  bien  placée, 
une  taille  de  nymphe,  le  pied  chi- 
nois, le  genou  très  droit,  chose  que 


CORRESPON  DA>'CE  1 4o 


VOUS  savez  être  très  rare  dans  une 
femme.  J'ai  de  fortes  raisons  de 
croire  qu'elle  est  chez  quelque  mar- 
chande de  modes  et  qu'elle  a  changé 
de  nom. 

Je  me  repose  entièrement  sur  vous, 
qui  êtes  ma  seule  espérance,  le  vrai 
consolateur  de  la  veuve  et  de  l'or- 
phelin, et  la  fleur  des  lieutenans- 
généraux  de  police  de  notre  hémi- 
sphère. 

Recevez,  mon  cher  monsieur,  les 
assurances  des  sentiments  avec  les- 
quels j'ai  l'honneur  d'être,  etc.  — 
Caillot-Duval. 


Réponse 

Nancy,  le  29  janvier  1786. 

Malgré  le  style,  j'ose  dire  comique, 
de  votre  lettre,  monsieur,  j'ai  fait 
toutes  les  recherches  qu'il  m'a  été 

13 


146  CORRESPONDANCE 


possible  pour  tâcher  de  découvrir  si 
mademoiselle  votre  fille  s'étoit  réfu- 
giée dans  notre  ville;  je  crois  pou- 
voir vous  assurer  que  non  :  au  moins 
est-il  sûr  qu'elle  n'est  chez  aucune 
marchande  de  modes,  où  je  n'ai 
trouvé  personne  qui  ressemblât  au 
portrait  que  vous  m'en  faites.  Peut- 
être  n'aura-t-elle  fait  que  passer  ici, 
et  sera-t-elle  allée  plus  loin,  à  Stras- 
bourg, par  exemple,  qui,  étant  une 
fort  grande  ville,  peut  lui  donner 
plus  de  facilités  pour  se  tenir  cachée. 
Je  suis  très-fàché,  monsieur,  de  n'a- 
voir pas  de  nouvelles  plus  satisfai- 
santes à  vous  donner  ;  croyez  que  je 
n'ai  pas  épargné  mes  soins  et  mes 
peines. 

J'ai  l'honneur  d'être  très-parfaite- 
ment, monsieur,  votre,  etc.  — 
Urlon. 


CORRESPONDANCE  147 


XII 

A  Mossy,  imprimeur-libraire, 
à  Marseille. 

(Oûre  d'un  poème  de  vingt  feuilles  in- 
octavo  :  La  Conquête  de  la  Basse-Egypte,  en 
attendant  un  second  volume  sur  la  Conquête 
de  la  Haute.  Mossy,  accepte  cette  «  marque 
d'affection  »,  comme  imprimeur  bien  en- 
tendu). 

Nancy,  le  26  octobre  1786. 

Ah!  mon  cher  monsieur,  que  de 
regrets  nous  donne  tous  les  jours  le 
changement  qu'a  éprouvé  la  rédac- 
tion du  journal  de  Marseille  !  Depuis 
que  vous  l'avez  abandonné,  on  n'y 
voit  que  des  rébus  et  des  radotages  : 
quelques  mauvais  logogryphes,  des 
annonces  mille  fois  répétées,  des  let- 
tres d'un  sieur  Pascal,  qui  se  ^dit 
maître  de  langues,  mais  qui  ne  l'est 
pas,  à  coup  sûr,  de  la  langue  fran- 
çaise, et  d'autres  pareilles  sottises  le 


148  CORRESPON'DÂXCE 


remplissent  tour  à  tour.  N'y  auroit-il 
pas  moyen  de  faire  cesser  un  abus 
aussi  criant?  et  le  privilège  du  sieur 
Beaujard(l)sera-t-ildoncéternel?J'ai 
quelque  crédit  dans  les  bureaux  du 
contrôle  général  ;  si  je  pouvois  vous 
y  servir,  et,  par  mon  entremise,  faire 
rentrer  dans  vos  mains  un  privilège 
qui  n'eût  jamais  dû  en  sortir,  je 
m'estimerois  trop  heureux,  et  je  croi- 
rois  avoir  rendu  un  service  éclatant  à 
mes  compatriotes  (car  je  suis  Pro- 
vençal, afin  que  vous  le  sachiez). 
J'espère  que  si  nous  réussissons, 
vous  purgerez  ce  petit  ouvrage  des 
sottises  sans  nombre  dont  il  est  le 
tombeau.  Vous  vous  doutez  bien  que 
je  comprends  dans  le  nombre  les 
poésies  beaucoup  trop  fréquentes  de 
M.  R...,  qui  a  l'attention,  à  la  vérité, 
de  ne  mettre  que  la  première  lettre 

(1)  Trois  mois  après,  Caillot  félicitait 
perfidement  le  môme  Beaujard  d'avoir  si 
bien  remplacé  «  le  sieur  Mossy  >,  mais 
Beaujard  ne  répondit  pas. 


CORRESPOJÎDANCE  149 


de  son  nom,  mais  qu'on  devine  sans 
peine,  pour  peu  qu'on  soit  fait  à  son 
misérable  genre  :  le  bout  d'oreille 
paroît  de  tous  côtés. 

Un  de  mes  amis  qui  arrive  de  Mar- 
seille m'a  assuré  que  votre  cabinet 
littéraire  étoit,  comme  par  le  passé, 
le  rendez-vous  de  la  crème  des  gens 
d'esprit  de  votre  ville  ;  il  m'a  ajouté 
que  cette  illustre  assemblée  étoit  pré- 
sidée dans  ce  moment-ci  par  un  ma- 
gistrat respectable,  le  père  des  orphe- 
lins, des  veuves,  et  sur-tout  des 
étrangers;  en  un  mot,  Tavocat  du 
roi  G...,  qui  remplit  avec  autant  de 
dignité  que  d'éclat  cette  honorable 
charge. 

De  tout  temps,  monsieur,  je  me 
suis  adonné  à  la  littérature  :  les 
jouissances  que  procure  le  monde  ne 
peuvent  être  comparées  à  celles  qu'é- 
prouve un  véritable  amateur  de  let- 
tres. Je  viens  de  terminer  un  poëme 
dont  j'avois  depuis  longtemps  les 
matériaux  ;  les  dernières  nouvelles 

13. 


150  CORRESPONDANCE 


du  Caire  me  permettent  de  le  mettre 
au  jour  ;  il  est  intitulé  :  La  Conquête 
de  la  Basse-Egypte,  par  le  capitaine 
Pacha.  Vous  serez  surtout  satisfait 
de  l'épisode  des  Pyramides,  monu- 
ment éternel  de  la  grandeur  des  an- 
ciens, à  laquelle  nous  n'atteindrons 
jamais  ;  vous  serez  aussi  frappé  du 
récit  de  la  mort  de  Mumt-Bey  et  du 
discours  que  je  lui  fais  prononcer  à 
cet  instant  fatal.  J'ai  jeté  les  yeux  sur 
vous,  mon  cher  monsieur,  pour  la 
publication  de  cet  important  ouvrage  ; 
la  beauté  de  ceux  qui  sont  sortis  de 
vos  presses  m'a  décidé  :  oui,  la  typo- 
graphie doit  s'honorer  d'avoir  des 
artistes  comme  vous.  Je  vais  vous 
parler  confidemment  :  je  me  serois 
bien  adressé  à  Didot;  mais,  de  vous 
à  moi,  qu'est-ce  qui  fait  la  beauté  de 
ses  ouvrages?  le  papier,  le  papier, 
LE  PAPIER  (1)  !  je  crois  que  vous  pen- 


(1)  Celui  de  rimprimerie  Mossy  était  dé- 
testable. D'où  la  malice. 


CORRESPONDANCE  151 


serez  de  même  ;  en  conséquence,  je 
vais  mettre  au  net  mon  ouvrage. 
Mandez-moi  par  quelle  voie  il  faut 
que  je  vous  l'envoie,  et  quel  censeur 
je  puis  demander  à  Marseille  ;  il  aura 
environ  vingt  feuilles  in-S^,  ce  qui 
fera  un  volume  raisonnable.  Si  votre 
réponse  tardoit  plus  de  quinze  jours, 
je  me  croirois  autorisé  à  vous  en- 
voyer mon  manuscrit  ;  je  vous  en 
préviens. 
J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Cail- 

LOT-DUVAL. 

P.  S.  Mon  nom,  quoiqu'assez 
connu,  j'ose  le  dire,  dans  la  littéra- 
ture allemande^  ne  l'est  pas  encore 
beaucoup  dans  la  littérature  fran- 
çaise, car  l'ouvrage  que  j'annonce  est 
le  premier  que  je  mets  au  jour  ;  jeme 
flatte  pourtant  que  vous  n'en  serez 
pas  mécontent,  et  qu'il  ne  fera  pas 
honte  à  votre  imprimerie,  dont  il  est 
sorti  tant  de  chef-d'œuvres.  J'espère 
que  vous  voudrez  bien  ne  pas  ébrui- 
ter cette  lettre  :  elle  pourroit  parve- 


1 52  CORRESPONDANCE 


nir  à  M.  Beaujard  (1)  qui  feroit  son 
possible  pour  mettre  obstacle  à  l'en- 
vie que  j'ai  de  vous  être  utile,  soit 
pour  le  recouvrement  du  privilège  du 
journal,  s'il  est  encore  à  votre  con- 
venance, soit  pour  tout  autre  chose, 
si  vous  avez  renoncé  à  cet  article-là. 
Je  vais  m'occuper  du  second  vo- 
lume du  même  ouvrage,  qui  sera  la 
Conquête  de  la  Haute-Egypte,  dont  je 
ne  doute  pas  que  mon  héros  ne  se 
rende  bientôt  maître. 


Réponse. 

Marseille,  le  7  novembre  1786. 

J'ai  reçu,  monsieur,  la  flatteuse 
lettre  que  vous  m'avez  fait  l'honneur 
de  m'écrire,  en  date  du  26  du  mois 

(1)  C'était  le  rédacteur  du  journal  de 
Marseille.  V.  pages  146,  147. 


CORRESPONDANCE  153 


passé  :  je  suis  très-sensible  h  Tintérêt 
que  vous  voulez  bien  prendre  à  mes 
succès,  et  à  l'envie  que  vous  auriez 
de  les  augmenter.  Il  ne  m'appartient 
pas  de  dire  mon  sentiment  sur  la 
valeur  actuelle  du  journal  de  Mar- 
seille :  quoique  je  n'aye  pas  renoncé 
au  projet  de  le  ravoir,  le  ménage- 
ment que  je  dois  garder  vis-à-vis 
certaines  personnes,  touchées  de 
commisération  pour  l'auteur  actuel 
de  ce  journal,  me  font  garder  le 
silence  ;  et  d'ailleurs  c'est  un  objet 
si  mince  par  lui-même,  qu'il  est 
incapable  de  donner  un  pain  à  son 
rédacteur,  ainsi  cela  fait  un  fort  petit 
sacrifice. 

Venons  actuellement  au  point  prin- 
cipal, qui  est  la  préférence  dont  vous 
voulez  bien  m'honorer,  en  me  don- 
nant à  imprimer  votre  poëme  nou- 
veau de  la  conquête  de  la  Basse- 
Egypte  ;  cette  marque  d'affection  de 
votre  part  m'est  extrêmement  gra- 
cieuse, et  vous  pouvez  être  assuré 


154  CORRESPONDANCE 


que  je  serai  toujours  très-disposé  à 
entrer  dans  vos  vues. 

Cependant,  comme  votre  intention 
seroit  peut-être  de  me  faire  passer 
votre  manuscrit  par  la  voie  dispen- 
dieuse de  la  poste,  je  vais  vous  don- 
ner un  moyen  plus  économique  de 
me  le  faire  parvenir. 

Il  est  sûr  que  vous  avez  à  Nancy 
des  libraires  qui  ont  des  correspon- 
dances à  Paris,  chez  M.  Delalain  le 
jeune,  rue  St-Jacques,  qui  m'expédie 
tous  les  15  jours,  et  qui  est  à  même 
de  les  recevoir  de  suite,  n'étant  éloi- 
gné que  de  soixante  lieues  :  veuillez 
m'adresser  votre  poëme  sous  son  pli. 

Je  suis  bien  aise  d'ailleurs  de  vous 
informer  que  je  ne  pourrai  guères 
commencer  votre  ouvrage  qu'en  fé- 
vrier prochain,  ayant  actuellement 
sous  presse  (1)  un  ouvrage   de  très- 

(1)  Grisé  par  la  comparaison  de  sa  mau- 
vaise imprimerie  à  celle  de  Didot,  Mossy 
annonce  comme  nouveauté  purement  Mar- 
seillaise la  longue   paraphrase   d'un  Die- 


CORRESPONDANCE  155 


grande  conséquence  ;  c'est  un  diction- 
naire critique  de  la  langue  française, 
qui  renfermera  tout  ce  qu'on  peut 
dire  sur  cette  langue,  aujourd'hui  si 
générale.  Il  renfermera  la  vraie  pro- 
nonciation de  chaque  mot,  sa  proso- 
die, sa  valeur,  ses  différentes  accep- 
tions, ses  vraies  significations,  ses 
nuances,  ses  synonymes;  enfin,  il 
sera  enrichi  de  remarques  gramma- 
ticales, et  renfermera  des  critiques 
raisonnées;  tous  nos  meilleurs  au- 
teurs y  sont  passés  en  revue  :  enfin, 
je  pense  que  ce  sera  un  ouvrage  qui 
fera  sûrement  la  plus  grande  sensa- 
tion parmi  les  savans,  et  sera  très- 
utile  aux  étrangers;  il  aura  trois 
grands  volumes  in-4o. 

Ce  qui  doit  nous  faire  plaisir,  c'est 
que  ce  sera  un  Marseillais  qui  sera  le 
restaurateur  de  la  langue  française  : 
la  Provence  aura  produit  en  même 


tioDnaire  Grammatical  déjà  publié  à  Paris 

en  1768  et  1786,  et  en  1761  à  Avignon. 


156  CORRESPONDANCE 


temps  un  grand  homme  de  guerre 
(M.  de  Suffren)  et  un  grand  littéra- 
teur (M.  l'abbé  Feraud). 

Voilà,  monsieur,  une  assez  longue 
lettre  :  je  vous  prie  d'excuser  mon 
bavardage. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc.  —  Mossy. 


TABLE 

DES    NOMS    DE    PERSONNES 

CITÉS    DANS    LA    CORRESPONDANCE 


Pages 
Aubert  (l'abbé),  journaliste,  sa  pré- 
tendue réponse  à  Caillot-Duval, 
reproduite  dans  notre  édition  de 
4864,  d'après  le  feuilleton  de  Paul 
Lacroix  (Journal  Le   Pays,  6   mai 

1855) 13 

Aubert,  organiste 129 

Beaujard(Beaugeard),journaliste.l48,      152 

Berthelemot,  confiseur 134 

Boisgelin  (marquis  de),  voir  ci-aprés. 

—  V.  p 18 

Boisgelin  (chevalier  de).  Une  étroite 
amitié  liait  le  chevalier  de  Boisgelin 
et  le  comte  Fortia  de  Piles.  Ce  der- 
nier était  lieutenant  en  2"  au  régi- 

14 


158  TABLE 


ment  du  Roi  depuis  le  4  mai  1783  ; 
il  était  arrivé  au  corps  en  1776. 
P.  M.  L.  Boisgelin  de  Kerdu,  moins 
ancien,  était  sous-lieutenant  du 
9  mai  1784.  Promu  capitaine  au  105^ 
le  1"  avril  1791,  il  avait  émigré,  se 
trouvait  en  1793  avec  le  même  grade 
au  régiment  du  Royal  Louis  dans 
Toulon  assiégé,  et  il  y  fut  blessé. 
Après  les  campagnes  de  Corse  et 
de  Quiberon  (1794-1795)  il  resta  à  la 
demi-paye  anglaise  et  fut  retraité 
en  1808  comme  lieutenant-colonel  ; 
la  pension  de  ce  grade  (1.486  francs) 
lui  fut  liquidée  en  France  le  17  août 
1816.  M.  le  marquis  de  Boisgelin, 
qui  habite  Aix-en-Provence,  a  bien 
voulu  nous  adresser  une  notice 
substantielle  qui  complète  les  ren- 
seignements donnés  par  la  Biogra- 
phie Michaud.  Nous  regrettons  vive- 
ment que  le  cadre  limité  de  cette 
publication  n'en  permette  pas  ici 
l'insertion 2,  7,  8      157 

Breteuil  (baron  de) 26 

BuÛon  (son  édition  dont  la  date  n'est 
pas  citée  est  celle  de  1769.  V.  Ka- 
bardinski) 55 

Gaillot-Duval,nom  supposé. (V.l'avant- 
propos 2  à         9 

Chaumont,  perruquier 125 


TABLE  159 


Delalain,  libraire 154 

Delaunay  (Mme),  entremetteuse 99 

Didot,  imprimeur. 150 

Féraud  J'abbè) 156 

Fortia  de  Piles...  2,  6,  7,  8,  75,  133      157 

Fortia  d'Urban 7 

Grimod  de  la  Reynière 12 

Kabarda,  Kabardie,  pays  du  Caucase, 

44,  90.  \^  Kabardinski. 
KabardinsKi,  prince,  nom  suppoat, 
BufFon,  cité  pour  le  faire  prendre 
au  sérieux,  parle  en  efiFet  (éd.  de  1769 
T.  5,  p.  20)  de  trois  cents  superbes 
guerriers  à  cheval  venant  de  Ka- 
barda au  service  de  la  Russie.  «  Ce 
sont  les  Kabardinski  »  dit-il.  Mais 
ils   sont  trois   cents,    ce  qui    fait 

supposer  un  nom  de  Tribu 21  à        99 

Lacroix  (Paul) 13,  18  à       22 

La  Roche  (Texier  de),  officier..  111,      114 

Le  Cat,  procureur 75 

Lefort,  professeur  de  musique 117 

Lheureux  de  Chanteloup,  ornitholo- 
gue       122 

Mossy,  imprimeur 147 

Rétif  de  la  Bretonne 75 

Sainville  (Mlle),  V.  Saulnier 21 

Saulnier  ainèe 3,  26  à       73 

Saulnier  cadette,  de  l'Opéra,  idem. 
(En  1786,  elle  transporta  son  do- 
micile  de  la   rue  de  la  Lune  au 


160 


TABLB 


Marais,   rue   Portefoin  ;   en   1793, 

rue  de  Bondy,  22) 

Siville  (Mlle),  V.  Saulnier 22 

Soudé,  bottier 108 

Urlon,  lieut.  de  police 143 


ACHEVE    D  IMPRIMER 


le  3  Mai  igoi 


SUR    LES   PRESSES   DE 


L.   BARNEOUD  &  O* 


H.  DARAGON,  Libraire 


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La  Bibliothèque 

Université  d'Ottawa 

Échéonce 


The  Library 

University  of  Ottawa 

Dote  due 


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CE  PQ   1983 
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COO   FORT  I  A  DE 
ACC#  12172A0 


PI  LES  MYSTIFIC